Walkman baladeur

PLAIRE AIMER et COURIR VITE VISUEL 1 ©Jean Louis Fernandez

Une époque, pour peu que l’on partage le même espace-temps, c’est l’occasion d’un bain d’influences, depuis les habitudes, les outils, les lumières, les matières, les œuvres et tant d’autres aspects, jusqu’aux musiques.

Les cinéastes retracent souvent le passé en appuyant fortement sur les traits les plus évidents quand ils tournent dans un autre temps que le leur. Les plus maladroits insisteront lourdement sur les morceaux qui ont habillé les soirées, les vers d’oreille du moment, ou les gloires instantanées qui ont eu le malheur de s’inscrire un peu plus dans la durée.

Christophe Honoré évite élégamment cette malheureuse manie et navigue avec tendresse entre les chansons d’un large moment qu’il embrasse non sans la nostalgie de ceux qui se souviennent des passages heureux comme des tristes. Des titres musicaux qui ont sans aucun doute croisé sa route comme ceux de Ride ou Massive Attack, son intimité comme Jérôme Pijon et ceux qui venus de plus avant étaient dans les lecteurs cassettes, à la façon d’Anne Sylvestre, d’Astrud Gilberto ou d’une aria de Haendel, prêts à accompagner les marches solitaires des baladeurs ou nos trajets d’abandon.

Dans « Plaire, aimer et courir vite », les années 90, prêtes à basculer sur l’autre siècle, se fabriqent sur une langue qui parle de ce temps révolu où les répondeurs ne traînaient pas dans nos poches et s’écoutaient dans la pièce, au risque de sacrifier l’intimité des mots qu’on y dépose, où les minitels trônaient entre les clés et les papiers à faire sur nos dessertes converties en consoles fourre-tout, où les cabines téléphoniques et les rendez-vous nous servaient de liens, seuls capables d’abolir les distances.

Mais cette langue c’est aussi une intonation, un vocabulaire, une façon de parler dans son corps de mots et de sons. On soupçonnerait presque que les dialogues et la direction d’acteur ce sont réellement penchés sur un phrasé « d’époque », une conjoncture du discours, qui a la délicatesse de rencontrer Koltès comme nous pouvons heureusement toujours le retrouver. Une sensation de la langue presque comme un parfum de ce qui a changé dans ce que l’on perd tout autant que dans ce que l’on invente.

A peine derrière nous mais déjà si étrangers, il est question de ces gens qui n’employaient pas encore tout à fait les sigles comme des acronymes si ce n’est SIDA, des gens qui n’avaient pas encore des expressions de télé-réalité en commun et qui avaient pour seule expression de leur intérieur l’autre dans sa complexité la plus grande, et pour rompre les distances des lettres ou des coups de fils.

Ces gens sont certains d’entre nous avant la mue que nous connaissons sans cesse, ceux qui ont entendu ces musiques comme un environnement depuis les outils de leur temps, ceux qui continuaient une phrase commencée il y a bien longtemps déjà pris entre le synthétique et l’analogique.

 » la seule et vraie cruauté n’est pas celle d’un homme qui en blesse un autre… la vraie et terrible cruauté est celle de l’homme qui rend l’homme inachevé, qui l’interrompt comme des points de suspension au milieu d’une phrase, qui se détourne de lui après l’avoir regardé, qui fait de l’homme une erreur du regard, une erreur du jugement, une erreur, comme une lettre qu’on a commencée et qu’on froisse brutalement juste après avoir écrit la date. »

Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton

Plaire, aimer et courir vite, un film de Christophe Honoré, France, 2017, 2h12 / Avec : Vincent Lacoste (Arthur), Pierre Deladonchamps (Jacques), Denis Podalydès (Mathieu), Clément Métayer (Pierre), Adèle Wismes (Nadine) / Scénario : Christophe Honoré / Photographie : Rémy Chevrin / Son : Guillaume Le Braz, Agnès Ravez, Cyril Holtz.


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