Souvenirs de Kaili Blues

Kaili Blues stills 7

Je me souviens d’une ville échouée au milieu des collines vertes.

Je me souviens d’âmes perdues, de misères, de chaussures bleues flottant dans l’eau ; je me souviens de vieux lecteurs de cassette, d’une télé incrustée dans la roche, d’automobiles, de grues, de montres, de ventilateurs…objets techniques qui semblent s’être substitués dans notre sommeil aux hommes.

Je me souviens des toussotements en off sur lesquels s’ouvre le film et d’une vue nocturne de la ville : Kaili.

Il y a là une petite communauté un peu caduque: médecins humanistes et patients retombant malades aussitôt soignés, un clochard, un fou, un forain qui logent tous dans des intérieurs sordides, des maisons au délabrement avancé, des bars crasseux, habitations composant autant de grottes urbaines. On pourrait songer à Gorki et à ses bas-fonds que la caméra de Kurosawa avait jadis exploré. Mais Kaili Blues appartient à cette catégorie de films rare qui n’ont que faire du littéraire et des références, pas uniquement du fait de leur force documentaire mais aussi par leur simple capacité à se situer en deçà de tout ce qui aurait pu déjà être filmé, appréhendé par l’œil d’une caméra. On trouve en matière de mise en scène des similitudes chez Bi Gan avec des cinéastes comme Hou Hsiao-Hsien ou Tsai Ming Liang sans que leurs univers soient réellement convoqués dans son cinéma. Kaili Blues échappe, à ce titre, à toute forme de vassalité esthétique. Selon la formule consacrée, c’est un ovni cinématographique.

Kaili est ainsi cette ville-brume où les moteurs ne cessent de caler, métaphore incessante d’un monde à l’arrêt, de personnages arrimés à leur naufrage.

Nous sommes dans la province subtropicale de Guizhou. Omniprésence de l’élément aquatique : Le frère de Chen vit avec son fils près d’une chute d’eau et une pluie fine mêle et enchevêtre le grondement des machines à la persistance des rêves. Des parenthèses oniriques naissent parfois comme sous l’effet de la condensation des corps.

A la sortie de la projection, alors que résonnent encore en nous le bruit des machines, des rêves et de ces voix-off qui les accompagnent, on pense à la phrase de Truffaut à propos des films, qui sont comme des trains qui roulent dans la nuit.

Et ce train nous l’avons pris pendant 1h 50, et nous sommes sortis de ce temps même qui retient habituellement au cinéma les images dans ses filets; en apesanteur nous avons été porté par l’inventivité d’un regard, la force d’une caméra toujours inspirée, la puissance inouïe enfin d’un plan-séquence de 30 minutes.

Car je me souviens d’un film coupé en deux et dont la seconde partie, le voyage de Chen, le médecin qui travaille dans la petite clinique de Kaili, partant alors à la recherche de son neveu, se compose en majeure partie d’un magistral plan-séquence qui, au-delà de la virtuosité technique qu’il représente à nos yeux, suivant tour à tour plusieurs personnages (Chen, son neveu Weiwei, la mystérieuse couturière, la coiffeuse, le groupe de rock local,…) semble nous dire : voici le voyage de Chen et son histoire au présent.

Mais il nous faut remonter à l’ébauche, au commencement de ce fameux plan pour y trouver sans doute son présent le plus précieux. Devant les taxi-motos, Weiwei attend une jeune fille en robe jaune qui lui préférera un autre taxi. Au moment où il démarre sa moto, la caméra esquisse un mouvement, comme si elle hésitait à débuter ce long plan-séquence. Assigné au même sort que les autres machines qui peuplent Kaili Blues, la moto de Weiwei a du mal au démarrage mais finit par fonctionner et entraîner notre personnage sur les routes sinueuses du village. Reste ce moment de grâce où la caméra, calquant en quelque sorte son hésitation sur celle de la machine qu’elle filme, a elle-même hésité, mettant à nu le procédé technique qu’elle incarne -censé rester invisible pour le spectateur- nous renvoyant à l’artificialité de tout geste cinématographique, se veut-il hautement naturaliste. Une autre lecture est cependant possible de ce moment de grâce (qui sont nombreux dans ce film et qui ne m’avait été donné de voir auparavant que chez Serguei Paradjanov): en effet, à travers le dévoilement de la présence de la caméra, c’est aussi à l’émancipation de toute contingence technique du film que nous accédons, à une sortie aussi belle que brutale de la fiction. Avant qu’un ruban de rêve de 30 minutes nous y conduise à nouveau.

Kaili Blues, de Bi Gan, Chine, 2015, 1h50 / Avec : Feiyang Luo (Wei Wei), Lixun Xie (Crazy Face), Youngzhong Chen (Chen Shen), Daqing Zhao / Scénario : Bi Gan / Photographie : Tianxing Wang / Musique : Giog Lim.

Disponible en DVD chez Capricci.


Show Buttons
Hide Buttons
%d blogueurs aiment cette page :