Sans un son et pourtant Wilhelm ne cesse de crier sur la Temp music

sans un bruit 2

En 2018, une promesse de silence cinématographique n’est jamais anodine dans une société où moteurs, machines, humains augmentés de multiples outils, assemblages électroniques sont infatigables au point de faire taire la nature depuis longtemps. Si cette promesse s’avère trompeuse, il est d’autant plus douloureux pour le naïf de sortir de la salle pour retrouver les rues parfois bruyantes de la ville avec l’impression d’avoir assisté une fois de plus à la répétition sans apprentissage d’une écriture sans corps.

Quand un réalisateur, qui filme une famille dans un monde post apocalyptique envahit de monstres aveugles qui se repèrent au son, recouvre la solitude champêtre de ces survivants par des cordes pleureuses et des harmoniques de guitare filtrées, nous privant absolument de la beauté d’une invention d’un field recording d’après l’humain, qu’il associe chaque plan de leur fille sourde à une interprétation sonore du handicap relevant du drone de basse, n’osant presque pas plus d’une seconde de silence, et que le plaisir de l’absence de paroles est trop vite déjoué, même si c’est au bout d’une demi-heure, par la possibilité de parler si un son recouvre la voix (en l’occurrence une cascade d’eau tonitruante qui laisse tout de même entendre les cris qui sont poussés derrière), que l’ouïe subjective du monstre que l’on donne à entendre est juste le même son à un volume plus fort, on comprend vite que l’idée, parfois maladroitement appelée concept, du film recouvre le manque absolu d’idées et que les monstres ne doivent pas avoir l’oreille si fine que ça.

Si on ajoute à cela que la musique hollywoodienne ressemble depuis longtemps à la répétition du même arrangement sur des thèmes et harmonies quasiment identiques en raison des Temp music (musiques temporaires), et que le design sonore aussi poussé soit-il en plug-in variés et nombre de pistes possibles semble être fait à partir de trois effets grossiers, le supplice de l’identique par fainéantise ou, n’imaginons tout de même pas le pire, par formatage, est le sort qu’on offre en réponse à l’espoir du spectateur. On répond alors par une production consumériste sans imagination au désir de surprise et de découverte du regardant, comme si l’on supposait d’emblée sa capacité de réception incapable de nouveauté.

Que depuis quelques années nous subissons tant de répliques plastiques d’un même Alien et d’un Predator sans invention est assez fatiguant. Mais quand les sons associés aux sentiments, cordes à l’aigu pour la tristesse ou la tension, des basses longues ou courtes pour la peur, effets pavloviens sonores et coups d’orchestre apparaissent comme sortis d’un cahier des charge à utiliser sans déroger, alternant claquements, sons stridents, coup de sub basse tant violents que vulgaires et ralentissement de cuivres, que les frottement de cymbales, ou les souffles de tuyaux de Massacre à la tronçonneuse ont brillamment précédés de par leur texture artisanale sans jamais être égalés, on touche à l’enfer d’un son bègue qui butte sur la même syllabe sans se préoccuper de jamais la dépasser.

La blague du Wilhelm scream que les monteurs son se passent d’un film à l’autre depuis Les aventures du capitaine Wyatt, devient comme une norme douloureuse qui doit faire souffrir à chaque bout de la chaîne « artistique » d’un cinéma boîte à effets, pauvre et sans ambition, misérable quand il prend le spectateur d’aussi haut en lui infligeant une vision de ce qu’il est sensé attendre, aimer ou désirer, sans oser rien lui proposer, lui offrir. Sans oser le silence et l’imaginaire de l’espace sonore.

Sans un bruit, un film de John Krasinski, USA, 2017, 1h 30 / Avec : Emily Blunt (Evelyn Abott), John Krasinski (Lee Abott), Millicent Simmonds (Regan Abott), Noah Jupe (Marcus Abott), Cade Woodward (Beau Abott) / Scénario : Scott Beck, Bryan Woods, John Krasinski / Muisque : Marco Beltrami / Photographie : Charlotte Bruus Christensen.


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