Pas un souffle entre les cordes

Phantom Thread

Comme une confidence élégante qui s’épargne la pesanteur de l’affectation forcée tout en se dépliant dans le secret poétique, les premiers sons entendus le long de ces fils cachés sont propres à la musique spectrale; ils reviendront bien plus tard dans cette histoire comme pour marquer un pli dans la narration. Ce sont peut-être des harmoniques de piano, enveloppées dans une réverbération, mélangées à quelques autres de violon ou à une de guitare jouée à l’archet électronique, et des sinusoïdes pures, mais rien n’est certain dans le domaine de ces notes longues à la fragilité volatile propre à l’univers des fréquences élevées.

Aucune fondamentale n’est entendue, seul le spectre du son sans attaque.

L’attaque, genèse de l’émission sonore, celle-là même qui d’habitude dit tant de l’instrument et de son interprète. Ici on ne perçoit que l’échelle supérieure de la note, les hauteurs complexes qui délivrent une partie du timbre, mais qui, une fois prises dans leur aiguës les plus abstraites, peuvent provenir de presque n’importe quelle lutherie.

Jonny Greenwood, plus connu comme musicien du groupe Radiohead que comme compositeur de musique de film, même s’il a déjà obtenu plusieurs prix pour ses compositions et a déjà collaboré avec Paul Thomas Anderson pour There will be blood, The master et Inherent vice, se faufile parfaitement dans une partition musicale omniprésente au raffinement et à la précision incroyable où il évite tout à la fois le pastiche des années 50 et le cliché de l’illustration dramatique.

On entend Debussy, Fauré, Schubert, mais surtout Greenwood lui même dans presque toutes les scènes, car sa musique joue un rôle omniprésent dans le déroulement de l’histoire, sans pour autant redoubler ou même doubler le récit, à tel point que l’absence de musique lors d’une conversation intense en tête à tête dramatise l’échange parlé par le silence musical.

Les pianos, quand ils ne dialoguent pas avec l’orchestre, semblent presque associés au personnage de Reynolds, interprété par Daniel Day-Lewis, mélange de raffinement et de muflerie, de thèmes rassurants et de problématiques insondables si perceptibles dans les musiques impressionnistes, alors que les cordes viennent tendre l’écoute sur les moments où l’histoire d’amour prend des accents subtiles, menée par un attelage bifide, deux chevaux opposés à la manière de ceux du Phèdre de Platon; un homme dont la main et le cœur aux gestes précis sont en partage auprès de deux figures de femmes à la fois Alma, âme passionnée, et Cyril, raison froide mais attentionnée.

Il n’y a ni voix, ni instrument à vent dans cette bande originale, pas un souffle. On passe d’harmoniques éthérées à de douces notes de pianos qui oscillent entre un romantisme assez simple, allant jusqu’à de petites allusions baroques, et passant par quelques touches minimales sans complaisance. On pourrait presque penser que comme Greenwood a travaillé à la table plutôt que sur un ordinateur, il a su éviter les écueils de motifs répétitifs courts, noyés dans des réverbérations numériques, propre au design sonore constant dans les productions cinématographiques depuis une vingtaine d’années.

Il y a plusieurs moments qui, pareils à des plis, portent l’histoire hors des évidences. Quand la valeur curative du poison, le champignon pharmakon improbable, et de la faiblesse sont découverts, un cymbalum fait le lien entre les cordes frappées du piano et celles frottées ou une fois pincées des violons et violoncelle.

A côté de la composition musicale, Paul Thomas Anderson laisse une place quasi littéraire au son, il nous plonge à la manière de Proust dans la communication des sensations, illustrant le dégoût et l’excès qu’on peut ressentir pour quelqu’un, tout autant que l’énervement qu’une personne peut jouer à faire naître, par les bruits quotidiens : le couteau sur la tartine, la mastication, la déglutition, le bruit d’une cuillère dans la tasse, le thé que l’on verse, les dés que l’on mélange avant de jouer…

Quand il ouvre le plan de la table du petit déjeuner pour la première fois incorporant les trois personnages en entier dans le cadre, c’est avec un silence presque ironique qu’Alma beurre et mange sa tartine détournant les reproches de Reynolds sur Cyril.

Les multiples facettes des sentiments passent de la caresse aux tensions douloureuses, comme on passe des pianos aux cordes, de la parole aux sons du quotidien.

Phanthom thread n’est pas un film musical, mais un film en musique, explosé de sensations et de sens, une respiration qui ne laisse pas entendre un souffle tout en tirant un faisceau innombrable de fils indépendants qui semblent partir de ce point mystérieux qui réside entre l’inspiration et l’expiration, ce moment ignoré, automatisme aveugle de la mécanique du vivant.

Phanthom tread, un film de Paul Thomas Anderson, USA, 2017, 2h11 / Avec : Daniel Day-Lewis (Reynolds Woodcock), Vicky Krieps (Alma), Lesley Manville (Cyril), Harriet Samson Harris (Barbara), Camilla Rutherford (Johanna) / Scénario : Paul Thomas Anderson / Compositeur : Jonny Greenwood / Photographie : Paul Thomas Anderson.


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