Notre jeune fille

suspiria

Du 10 Juin au 26 Juillet derniers, le Forum des Images a proposé une programmation autour de la Jeune fille, interrogeant la représentation de ce corps juvénile au féminin au cinéma et son rapport avec les images. Lucien Barral donne pour Résonances critiques sa version de la jeune fille à travers un voyage poétique dans des images et des souvenirs de films.

Cri de la jeune fille, terrassée par le temps de pause du paysage, l’agrandissement des ombres qui peu à peu quittent la vallée au fond de sa voix, bleu en fines touches après un long bain dans le révélateur de ses yeux clairs, file d’attente de la neige éternelle de sa peau, décompte des zones déboisées de son âme, contemplation des plaques sombres de sa mémoire,

Cri de la jeune fille, mise en transe par le va-et-vient du ciel, posture de licorne facétieuse alors que son père veut la photographier devant le refuge encore sous hypnose, surpris par l’ébriété de la lumière,
Cri de la jeune fille, chant à contre-marche, accompagnant les lyres messagères de la mort à l’essai, profil d’amazone sur socle de sang.

soudain l’écran de la nuit surgit éventré, le corps monte en spirale, comme une image laissée accrochée au mur, formant une figure de craie,  je vois et ne vois pas la chair, échappée de la surface enregistrable du visible

carrefours, portes d’entrée, rideaux baissés des boutiques, il est difficile de faire un enfant à une image qui n’a pas de peau, elle se présente ange drapé de givres, et recule dans le noir si on la regarde,

pellicule de cris évaporés
dans un corps de neige.
Ombres séchant sur
les ruines des yeux l’herbier des paupières
flottement de l’écran retombé à voix blanche.
Comme un éclat d’elle.
une image à deux temps
peur avançant à l’état pur
eau dispersée dans le silence
tout se lie et diminue dans
le refus de l’effacement

les nasses immobiles retenant les écailles d’encre
un Craquement dans la vide lumière
un mouvement du souffle au moment où les traces meurent.

Coffret-Jean-Claude-Brisseau01

Ses yeux entrèrent dans le visage énorme de la pluie. Je n’étais plus allongé mais devant l’entrée des bois, contemplant les limbes. Aux fenêtres de la pièce éveillée une épaisse buée achevait d’enfumer les vitres sales. Les échos monstrueux des fantômes tombaient en chute libre des chambres.

Elle s’éloigna, lisse, entourée de fées infiniment tortueuses. J’avais pris la place du corps effacé, du corps poussiéreux, incolore sur le sol, image érodée par le regard intérieur du demi-jour. J’étais dans la traversée d’une impression de sacrilège venue de rien.
Une fois le noir dressé, ce fut mon corps. J’avançais au bord de la forêt dans les sons de la faune qui enflaient en spirale dans l’air, je courais ou bien je marchais, gommé par l’œil fumant de la nuit, je fixais de temps en temps la nature au-dessous de moi, l’échafaudage effondré des arbres, comme après une tempête, amas de troncs sans lumière devenu avec la fin du jour un chaos grossier d’enluminures auquel la terre se mêlait, noire, souveraine, revêtues de feuilles, d’éclats de givres, ventre obscène, mues de plusieurs temps superposées.
Un mur blanc me tira de cette contemplation. L’ombre cracha deux paupières.

courants d’air d’images

le bleu automatique celui qui s’imprime sur l’écran par la pression des doigts sur les paupières. passage des cristaux de l’autre côté de l’air, effusion de bulles blanches déplacement du noir, envoûtement par l’absence

sur les yeux à toute heure le naufrage coloré

une rive qui est l’Eve future du vent

il y a une île qui abritent les paupières lisses des anges doubles
il est dit qu’une fois à proximité de l’île les géants baignent
leur main dans une huile de papillons
on reconnait l’île à sa végétation rouge halo de guêpes carnivores
se déplaçant sur les débris d’une cabane délabrée
à ses singes orphelins qui lancent morceaux de tôles
calcinées sur le cadavre d’un animal étrange
retour des images au milieu des oiseaux marins

île dépeuplée : fresque de l’insonore, traces de mots
rouillées à l’intérieur des terres;
au loin des tuniques d’arbres placés l’une à côté de l’autre,
la distance entre chaque son atrophié donne l’impression
qu’un astre rame près de nous, pressant le ciel comme un fruit insolite

mais l’air gravissant les plaques successives de bleu
pour se dissoudre dans le ventre de l’eau
l’air avec le simple effet de réflexion s’érige en brasier
sur chaque pierre, sur ce ciel en forme de grand chêne

la mer est peinte avec colliers d’herbier et
éruptions de voix au fond des grottes
où les ombres déferlent, perçant des corps nus.

pour que les morts s’enfoncent dans la lumière
sans remuer les caisses de sable
au loin l’élégance des palmiers métalliques
éclats de la ville qui veut risquer l’évidence
sol cendré aux lèvres d’eau

dire cela c’est aller au large sous le vent déformé
vers buées ronces lueurs

La jeune file 2

la fiancée s’échappe de la maquette de l’amour pur, la fiancée échappe à l’amour d’un ogre en plastique, en chair de papiers, la fiancée s’efface du monde miniature de la transcendance du pur amour,
la maquette du monde a été construite par l’amoureux transi, l’image du corps de la fiancée se tenait à l’intérieur de cet univers en carton-pâte
et leur monde atrophié se tenait la tête en claquant des dents
et les murs se déplaçait en mordant l’espace où les os remuent
l’être aimé vit à l’intérieur d’un monde construit par lui, reflets de ses peurs et de
l’être aimé a pour image de la fiancée des tours se touchant entre elles
et l’être aimé ne touchent jamais ses tours regardent ces tours naître à l’horizon,

l’image de sa fuite passe par les trous du tapis
l’image fonce droit en direction de la trappe
la fiancée sort du jardin aux ombres figées, la fiancée ouvre les portes aux grilles bleues claires, la fiancée rejoint les bois au bout de la pente en réglisse
la fiancée glisse sur l’image de l’être aimé enregistrant les bruits de peau le clapotis des voix
la fiancée pince l’eau des rivières pour savoir si oui ou non elle rêve
oui elle rêve
non elle ne rêve pas
elle zigzague entre les regards éthérés des statues
la non-blessure est sa nouvelle ruée vers l’or
l’être aimé surveille les issus de sa maquette en borde chaque millimètre mais rate la fuite réelle de la fiancée
fantôme de nacre au fond de l’image

Pixels du sublime/

Baladins de l’au-delà du rien/
Deux poupées prises dans le globe mince de cette île, collées à un brouillard aspirant les corps vers l’inscription d’une pierre tombale. Deux poupées qui regardent le scintillement des cailloux laissés sur le chemin parcouru, la végétation de fossiles, la lumière qui s’est couchée sur un pinceau à bascule. Deux poupées qui sont presque tout. Des boîtes à reflet qui mettent l’invisible à sac. L’homme avale les fracas de l’océan devant l’œil de la femme qui est le contraire d’un lac. Le fond blanc en effet de son organe de vision pare l’infini de blocs remuant. Des morceaux de neige fuient à la renverse, dérivent en petits continents poncés par les fils des faisceaux sanguins, puis s’effondrent d’un seul coup. On a quitté depuis longtemps la terre des dieux.

nuit du chasseur

la nuit ,
qui ira respirer dans cette nuit?
des milliers d’éclats de lunes
des anges en contre-voix
des lacs perdus dont on démultiplie les bords
la nuit,
le square s’achève alors que la couleur des voix pousse
le squelette de l’air lentement retourné dans la chevelure qui a fait s’évanouir la chair d’avant
ton image qui monte cresson d’éternel
sur la meule noire des ancêtres
puis caresse à rebrousse-poils les yeux du chaos

la nuit,
le désert avance masqué,
l’œil vit dans le corps blanc d’un fantôme
chaque mot porte sa buée de signes en bandoulières
les poupées de l’eau claire émaillent le ciel
avec leur robe remuant des aquariums millénaires

la nuit,
la morsure touche le double-fond de la peau
et construit un peu de lumière et d’ombre
sur la bâton écorché de l’enfance
sur le reflet soluble du temps

la nuit,
les bouches piétinent le sable qui fait le mort
phare de la saison mobile, les bouches allument
un feu pour les naufragés et la peau fripée des
crapauds

la nuit,
le cratère de la vie se fait plus petit
sosie de cristal par-dessus les pierres qui
portent la même cicatrice, une hotte de miroirs
en forme de larme

la nuit,
sur une étoile le volet et la trace
des instants et un regard qui efface la main isolée
la main affamée qui dérive
la main qui mange les racines
de l’image
qui s’égoutte en fils de rosée sur la nuque du vent
la main au milieu du corps raccommodé
la main sous la toile des lèvres revenantes
la main au lieu du souffle
en dispersion d’impacts
portant le songe érigeant l’ombre d’une femme noyée

L’immobilité déchire le squelette des arbres.
Les fenêtres s’évadent alors que grandissent les ombres
ton sosie impuni au retour de la lente brume
parle à la ville embrasée où reclus il veille
guettant la peau inchangée qui reflète le sang des voix

La première porte est une blessure en pente
elle freine la chute de l’enfant au fond de l’orage
la fonte des buissons que l’oeil du vent arrache

La seconde porte est la fugitive
qui part des lèvres mêlées à l’arc du temps
pour enfermer les fantômes sous le dalles
du mensonge

Porte du mime.
Cristaux-fumée
en dessus de la terre
Cheminées en mode disparition
projetées sur le corps
arrondissant leur chair

troisième porte
petits sachets d’inhumain
l’unique bâillement de l’espace résonne

porte isolée dans l’éclat

cible de pierre qui maquille le crime de l’invisible

accident de la perception

l’ici se tasse derrière l’épaisse morsure
qui signe l’arrêt du regard, la brûlure du sang
un oiseau passe par la serrure
où scintille un sable effaré

Voici la terrible entorse qui nous saisit dans tout le corps lorsque nous nous déplaçons
dans la pièce blanche
vide
où le mort heurte l’empreinte de sa tombe
où l’arbre se colore de foudre liquide

la jeune fille 3

… à la cassure des lueurs rien de toi n’a lieu, les écailles de miroirs inondent les caravanes, une île se vide de ses continents de lèvres, c‘est tout le sens du mot île, subsiste la sensation que le chant des couleurs rature le fond de la rivière, petite fumée noire, bâillonnement du passé qui bouge, imprenable vue sur l’absence, on croit s’évaporer foule forcée aux aveux, et l’image se serre contre les mots d’avant, et plante des caisses d’ombres sur le sol silencieux, coincé entre des vertiges d’encre, le ruban passe d’un corps rose à un corps bleu, la piqûre du ciel rase la buée blanche des montagnes, un ouragan dans le craquement de l’hiver noie ses otages sur la tôle calcinée des flots, vous devez refuser le retour murmurent de lointaines sirènes, son parfum qui pulvérise les intestins, sa voix qui ronge les mers nacrées,
… je nage et ma vitesse demeurant fixe fait de chaque mouvement, de chaque lutte affamée de mes bras un rayonnement poudreux, je suis ce qui berce la bouche sombre dessinée à contre-courant sous la blessure d’osier, sablier aveugle qui crache des œufs de sang, je tisse des coquilles d’air en soufflant dans l’eau trouée, une vague se déplaçant sur ma nuque, aussi fines que les cils d’un éclair, tout se ferme et s’ouvre et s’envole autour de moi, je passe mon corps à l‘autopsie d’un ciel mangé par la pluie, ma vitesse est aussi blanche que l’écho des mâchoires, je quitte l’immobilité où se renverse plusieurs monde, je creuse les yeux qui s’avancent au point de percer la chevelure de sel qui me maintient hors de l’eau,
… je brise le cou de serpents en dessous du reflet, en dessous de l’herbe raclant le nom des fantômes, à la merci de potentielles morsures, je reviens à ma place, campagne à perte de vue, tentacules des lignes grises, confettis de bosquets et de buissons rabattus sur la paroi de la vitre, il fait jour, fumées bavant sur les chemins boueux, rafales aspirées dans l’éclosion d’un sol, câbles avalés par le ciel sombre, élucidation d’un pont pour qu’ensuite rives s’inversent, tunnels s’annoncent, mes jambes qui ont été trop longues, je n’ai pas la dimension qu’il faut je sais,
(… j’imagine un marchand de graviers cherchant à me vendre un mot qui contiendrait cette campagne dans sa totalité dont à l’instant une vitre sale me sépare, assis dans le fauteuil qui me fait face, me considérant avec intensité avec sérieux, se dispersant enfin à la lisière d’une gare, tu te diriges vers ce point réel mais dévasté, place forte de toi en chute libre, secousse poudreuse en rude extase, ) non
… je vais vers l’impact, je m’éloigne, je n’ai pas traversé le lac, déplaçant avec moi une viande aux fines bandelettes, je rame en morceaux à l’affût d’un sac plastique, n’ayant affaire qu’aux ronflements d’un espace fils unique, je suis à l’intérieur de l’impact, agent de multiples circulations, pressé hors ossature, fouetté au blanc de l’oeil, passé à la roulette russe d’un saccage partiel de ma condition de spectateur, raclé en tout bords par les groins de mes synapses, ma seule amarre souhaitable la syncope du promeneur, giflé en tout sens par l’air froid; basculant glissant la gorge anesthésiée par une guérilla sous vide, mygale aux pattes liquéfiées, mitraillé d’obstacles, aisselles trempées dans l’acier fondu, projectiles de soi à l’intérieur d’un black-out bondé,
… sommeil dépassé comme la silhouette d’un ogre, je vais liquide dans l’angle mort de la clarté, l’autour de moi sas de décompression, l’autour de moi pulsations de velours dans l’en-dehors de monde,
“le mot de passe” demandent les fées hissés en haut du phare, une corde d’étoiles autour du cou, le “mot de passe”, répète-t-elle faisant les mortes sous un morceau de lampe

le mot de passe est cinéma

Photos : Suspiria de Dario Argento/ Céline de Jean-Claude Brisseau/ Jauja de Lisandro Alonso/ La Nuit du Chasseur de Charles Laughton/ Obsession de Brian de Palma.


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