Mirages d’Amérique

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Killing Time est une odyssée contemplative au cœur d’une Amérique-fantôme.

Dans son documentaire, Lydie Wisshaupt-Claudel filme le quotidien de militaires américains, revenus des fronts d’Irak ou d’Afghanistan, en permission ou entraînement dans une petite ville de Twentynine Palms échouée en plein désert. Prenant pour décor ce désert californien (comme l’avait fait auparavant Bruno Dumont), Killing Time analyse avec intelligence ce qui se trame derrière les paysages et les corps et dresse ainsi le portrait d’une Amérique hantée par l’imaginaire de la guerre.

Les bourdonnements d’hélicoptères sur lesquels s’ouvre Killing Time ne cesseront de revenir au cours du film : Twentynine Palms est une ville militaire, voisine d’une base de marines où des exercices ont cours durant toute l’année. Dès les premières images de Killing Time, nous plongeons dans la réalité de ce monde à part : l’accueil de militaires revenus de différents fronts de guerre. A chaque coin de rues, on trouve des commerces qui sont destinés aux soldats. Une pancarte « Welcome home troops » trône à l’entrée de la ville et les murs y sont recouverts de grandes fresques glorifiant les actions de l’armée américaine. Twentynine Palms est une ville entièrement structurée pour accueillir cette population militaire « entre deux fronts »: c’est ce qui fait sa spécificité et ce qui la condamne en même temps à n’être qu’un minuscule reflet de l’American way of Life, une sorte de sas entre le théâtre des opérations et la société américaine.

Panorama sur Twentynine Palms, Killing Time, entre deux fronts.

Panorama sur Twentynine Palms, Killing Time, entre deux fronts.

C’est dans ce lieu perdu et d’une quiétude absolue que progressivement les esprits vont se réhabituer à la vie civile. Killing Time s’attache à suivre autant les soldats qui profitent de leur permission pour se retrouver auprès de leur famille que ceux qui, livrés à un certain désœuvrement, tuent le temps comme ils peuvent dans différents endroits de la ville (restaurants, bars, discothèques). Les discussions entre soldats portent la plupart du temps sur la guerre. L’Irak et l’Afghanistan, bien que situés à des milliers de kilomètres, restent présents dans les têtes. Il y a de fait une étrange proximité soulignée par le film entre le cadre de la permission (le désert californien) et le théâtre des conflits (déserts irakiens et afghans). Le désert entourant la ville est filmé comme un espace mental, miroir obsédant d’autres déserts où se déroulent des scènes de guerre.

Killing Time donne à voir comment ce temps vide, cette parenthèse dans l’existence de ces marines est pris en charge par la petite ville. Il y a, d’une part, une prise en charge des corps. Dans ce retour à ville « normale », l’apparence physique revêt une importance primordiale. Ainsi les militaires passent-ils tous sur le fauteuil des salons de coiffure et aucun n’échappe au rituel de la tondeuse. Il s’agit de restaurer l’apparence physique de ces jeunes gens. Une attention particulière est portée aux vêtements, au réajustement des tenues militaires ainsi qu’à l’entraînement physique. Mais le point d’orgue de ce conditionnement des corps est sans aucun doute la pratique du tatouage. Les salons de tatouage ont un succès fou auprès de ces militaires, comme s’ils s’agissait du seul véritable lieu où les corps pouvaient livrer leur vérité sur le monde de la guerre, tentant en vain de l’exorciser. Dans une scène saisissante, un soldat fait le récit de son expérience du terrain et de l’absurdité de son quotidien pendant qu’on lui tatoue sur le dos la devise des mitrailleurs. Au cours de ces séances chez le tatoueur, il est question d’inscrire la guerre à même la chair, d’en faire une seconde peau. Il y a, d’autre part, la prise en charge des esprits. On en a un aperçu lors de la scène où un médiocre comique de stand-up s’adresse au militaire : c’est l’esquisse d’une thérapie par le rire. Cependant c’est surtout la religion et la foi qui vont être sollicités afin de restaurer ces « âmes », comme l’illustre la discussion autour de la Bible où un soldat lit un passage du Livre des Nombres évoquant le Désert (métaphore des guerres en cours).

Un marine rivé à un écran de télévision dans un bar de Twentynine Palms.

Un marine rivé à un écran de télévision dans un bar de Twentynine Palms.

Derrière sa géographie et ses corps, le film parvient à inscrire en permanence la guerre en toile de fond. Lydie Wisshaupt-Claudel a un talent indéniable pour filmer les espaces vides, désertiques, qui donnent une allure fantomatique à cette ville hors du temps. Un des plans les plus réussis est, à ce titre, celui où la caméra se détache d’un groupe de soldats trinquant autour d’un feu pour faire un long panorama sur l’obscurité qui les entoure. Au loin, on entend des bruits de détonations, provenant de la base militaire : la guerre n’est jamais loin. La force de Killing Time est de parvenir en scrutant les postures et les attitudes des corps à questionner leur lien avec le territoire présent et les guerres passées ou à venir. La caméra cherche à capter ce gestus, au sens brechtien, propre à ce temps de l’attente et de la préparation à la guerre. La cinéaste belge par ses beaux plans silencieux semble vouloir filmer le cœur de nulle part : mais le purgatoire ici est avant celui des images.

Killing Time, entre deux fronts, de Lydie Wisshaupt-Claudel (France-Belgique), 2015/ Image : Colin Lévêque/ Son : Felix Blume/ Montage : Méline Van Aelbrouck.

Diffusion Mercredi 18 Novembre à 22h 15 sur Arte.


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