Les zombies, l’autre et les automates

La nuit a devore le monde

La transformation du quotidien d’un lieu familier nous donne l’occasion de faire un pas en arrière, de nous étonner, de regarder ce qui, à force, passe devant nos yeux sans attention, d’écouter autrement ce qu’on entend à peine ou de prendre conscience de sa disparition. Quand le changement est total, c’est l’ensemble de ce qui reste qui est transformé.

Dans La nuit a dévoré le monde, tout commence sur une musique électronique qui semble être celle du générique et qui se mue rapidement en accompagnement de la soirée, une soirée qui sera la dernière avant l’inattendu basculement qui plongera la ville dans un silence de morts et Sam dans la solitude de la survie.

Quand une extinction de l’humanité, ou plutôt une zombification a lieu, que reste-t-il de notre quotidien sonore ? Quel nouveau rapport entretenons nous aux bruits ?

Sam le survivant que nous suivons dans le film de Dominique Rocher passe de l’endormissement dans le bruit de la fête entendu depuis la pièce où il s’est isolé à l’éveil dans un monde où tonnent quelques derniers affrontements, et où n’éclaterons maintenant que les attaques de ces monstres qui n’ont de la mort que l’absence apparente de conscience et de la vie la motricité sans but.

Quand l’autre disparaît, plus aucune possibilité d’altérité sonore immédiate, les seuls occurrences de l’humain seront des enregistrements, souvenirs du monde passé et pourquoi pas de l’enfance, comme les cassettes retrouvées par Sam dans le film, où l’enregistrement de mauvaise qualité dit tout d’un passé capturé sur bande magnétique. Il nous reste encore les bruits discrets ou maladroits, menaçants ou vains, des monstres, nouveaux habitants de ce monde trop grand pour eux.

A côté des mémoires enregistrées, des objets sonores comme la batterie, ceux qu’on ne voit pas ici, ce sont les automates réglés pour agir seuls que la civilisation aura laissé derrière elle, traces d’ingénieurs disparus, derniers souffles d’un monde parti, écho d’une espèce bruyante qui marcherons tant que l’électricité sera encore distribuée.

Ici les morts vivants font de légers bruits de chair et de petits ossements qui craquent, répétant des mouvements brefs sur place, inlassablement coincés dans une séquence minuscule à la manière des personnages de jeux vidéo.

Deux beaux moments de musique pour soi traversent l’histoire de cet homme seul. Ce batteur, quand il ne se défoule pas sur son instrument heureusement trouvé dans l’immeuble où il survit, condamné à passer son temps seul, s’invente un astucieux jeu de musicien, préparant des objets et déclenchant les sons tout en s’accompagnant d’une vieille cassette jouée sur un vieux lecteur à piles.

Ces deux moments astucieux ponctuent joliment la bande son de David Gubitsch, qui tout en abusant des sons longs et des voix ultra réverbérées, façon église à la nef infinie, se pose toutefois légèrement sur le creux sonore qu’une ville remplie d’absents laisse autour d’elle.

Sans aucun lien direct, ce vide m’a rappelé l’isolement des personnages dans leur misère intime que Winding convoque dans Bleeder. Une ville zombifiée au sens figuré, abandonnée à des absents qui peuplent leur présent comme des défunts vivraient leur attente dans un purgatoire sans grâce et sans issue.

La nuit a dévoré le monde, un film de Dominique Rocher, 2017, France, 1h 34 / Avec : Anders Danielsen Lie (Sam), Golshifteh Farahani (Sarah), Denis Lavant (Alfred) / Scénario : Guillaume Lemans, Jérémie Guez, Dominique Rocher d’après l’œuvre de Pit Agarmen / Musique : David Gubitsch / Photographie : Jordane Chouzenoux.


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