Les split screen sonores de Yorgos Lanthimos

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L’utilisation de la musique baroque et de sa force motrice comme une dynamique qui s’allie au montage pour passer d’un lieu à l’autre et accompagner le mouvement comme l’action est à l’œuvre dans de nombreux films prenant pour cadre les XVIIe et XVIIIe siècles.

La musique baroque, cette étrange inconnue qui nous semble si familière, celle dont nous supposons la sonorité, mais qui reste toujours le fantôme d’une recomposition à partir d’informations croisées, cache en vérité plus qu’elle ne donne. Il est pourtant presque inévitable de l’utiliser dans une histoire traitant de l’Angleterre sous le règne d’Anne Stuart. Toutefois, la force de Yorgos Lanthimos est d’avoir associé à cette congruence historique faisant entendre J.S Bach, W.F Bach, Vivaldi, Haendel, Purcell, des compositeurs postérieurs comme Schumann ou Schubert et même des musiciens plus proches de notre siècle comme Olivier Messiaen et Luc Ferrari ou des contemporains avec Anna Meredith et même Elton John.

Depuis une toute autre sensation, le son de Ferrari ajoute un espace de trouble, et mélange deux époques dans une même série de plans. Il alterne une note de sol frottée à l’archet puis jouée en pizzicato, une note sèche qui s’allonge petit à petit et produit, au moment de sa première apparition, un effet de réel. Ce frottement semble venir d’une action mécanique propre à la scène (empoisonnement de la duchesse de Marlborought) alors qu’il n’opère en réalité présent que dans la musique. L’oreille égare l’œil dans un temps impossible et plonge le regard dans un pli entre le réalisme de la représentation historique et le simulacre de la présence d’un son pourtant hétérogène.

On peut aussi retrouver un peu de cette collision temporelle, d’un temps à l’autre, avec les orgues de Messiaen qui apparaissent à deux reprises, la musique d’un instrument probable pour l’époque déroule une harmonie du XXe siècle.

Les scènes de tir se répètent, entraînement symbolique, donnant matière à des conversations tendues entre Abigail Hill (future favorite) et Lady Sarah  Churchill (première favorite, conseillère intime de la reine), ponctuées par les détonations de fusil.

Lors d’un tête à tête entre la reine Anne et Abigail à l’intérieur du château, on entend ces tirs se superposer à la discussion, non pas en hors champs, comme on pourrait le penser, mais bien en contrepoint, à la manière du split screen qui raconte deux histoires simultanément, tout en soulignant les liens et les enjeux communs de deux moments distincts. Ici, le son se dédouble plus qu’il ne se mélange et ouvre deux paysages, deux espaces, deux situations différentes, mais complémentaires. Ce split screen sonore se retrouve quand Sarah entre dans la pièce alors que la présence d’Abigail donnait déjà une information sur un improbable exercice de tir hors cadre.

Un petit ensemble musical anime le bal, donnant l’occasion d’une scène de danse qu’on aurait peut être voulu encore plus longue et plus folle, jusqu’au coup d’arrêt de la reine.

Alors que le son d’orchestre est tout entier dans l’action, il en vient à se fondre subtilement dans des harmoniques allongées par un effet de freeze qui place l’ensemble dans une musique presque spectrale, effet que l’on retrouvera à la fin sur la sonate pour piano de Schubert, tirant les harmoniques ou quelques autres résonances jusqu’à remplacer le morceau original.

Ici aussi ce sont comme deux split screens : le premier amenant la musique diégétique de l’orchestre jusque dans la psychologie troublée de la reine, le second la musique anachronique extradiégétique de Schubert dans ce même trouble et de façon plus ouverte la résolution impossible du mystères des relations humaines.

Derrière d’apparentes évidences et un certain naturalisme, les complexités se dévoilent et semblent donner à voir ce qui ne peut se dire depuis notre point de regard, ce qui ne peut se comprendre depuis notre sensation singulière.

La Favorite (The Favourite), de Yorgos Lanthimos, USA-Grande-Bretagne-Irlande, 2018, 2h00 / Avec : Olivia Coleman (La reine Anne), Rachel Weisz (Lady Sarah), Emma Stone (Abigail Hill), James Smith (III) (Lord Godolphin), Mark Gatiss (Le duc de Malborough) / Scénario : Deborah Dean Davis / Tony McNamara / Photographie : Robbie Ryan / Son et coordinateur de la musique : Johnnie Burn.


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