Les mots disaient vrai mais pas la couleur

frontieres 02

La première image, un intérieur vide ouvert aux vents, nous sommes face à un mur jaunâtre. Un homme est en train d’y dessiner entre les phrases et les gribouillages déjà présents. On entend le calme d’un bâtiment abandonné, délabré, et de longues notes chantées, des voix fantômes, sans doute enregistrées quand elles ont traversées le lieu.

Dans le désert le son s’éteint vite, il ne trouve aucun mur sur lequel rebondir, aucun plafond parallèle au sol pour faire chambre aux échos, c’est presque comme s’il disparaissait sans se développer totalement, comme s’il tombait dans une terre poreuse, gourmande de la moindre vibration.
Un échange entre Avi Mograbi et un détenu, réfugié d’Érythrée ou du Soudan probablement, l’illustre. Les deux hommes, à quelques mètres l’un de l’autre, tout juste séparés par deux grillages, perdent souvent le fil de la conversation parce qu’ils ont du mal à s’entendre. Dans cette séquence la caméra bouge souvent, peu importe, l’image pourrait être une photo, quelques gestes comptent peut-être, mais tout se joue avant tout dans les voix qui ne se comprennent qu’à moitié, et soulignent le fossé qui les sépare.

L’essentiel de ce documentaire tourne autour d’un atelier de théâtre proposé par Avi Mograbi et Chen Alon aux réfugiés Africains coincés dans le centre de rétention de Holot, en plein désert de Néguev.
La raison du choix de cet ancien bâtiment militaire, abandonné, sans fenêtre ni aménagement pour faire l’atelier, n’est pas connue. Manifestement un simple geste pratique.
Ce lieu protège avant tout du soleil accablant, mais il est aussi très réverbérant au niveau sonore. Il s’oppose au silence du désert alentour dans lequel sont emprisonnés les réfugiés.
Les paroles et les gestes y prennent un relief qui donne à chacun la possibilité de refaire, d’imager, de dire et redire ce qu’il a vécu, de le jouer, pour le comprendre, l’exprimer, le partager. Les rôles s’échangent entre réfugiés noirs et israéliens blancs, ce qui fait dire à un des participants : « les mots disaient vrai mais pas la couleur ».
C’est sans doute un documentaire sur les fantômes que nous inventons, des êtres invisibles à qui ne veut pas les voir, inaudibles, des pensées absentes. Le metteur en scène, quand il demande de reconstituer, d’acter, les moments de fuite qu’ont connus les hommes présents, va jusqu’à leur donner la consigne de dire tout haut ce qu’ils pensent au moment où ils (re)-jouent la scène.
La voix dérobe alors du sens à l’intimité de pensées enfouies, présentes mais invisibles, inaudibles, blotties dans la stupéfaction des actions douloureuses qu’ils ont subies. Des moments qui dessinent sous leurs gestes les malheurs de l’autorité et désignent les murs que les humains érigent au plus proche, les uns contre les autres.
Les mots se transforment sous cette juridiction protectionniste, les réfugiés sont des infiltrés, leurs voix sont passées sous silence. Au moment d’un mouvement de protestation à la frontière égyptienne, que capte l’équipe d’Avi Mograbi, un homme se demande s’il y aura un micro pour être entendu. Il ne rencontrera qu’un barrage militaire.

Ces personnes abandonnées entre deux refus, celui de leur pays et d’Israël, ne trouvent nulle part où être entendues, condamnées au silence du désert et à l’indifférence des israéliens, quand il ne s’agit pas d’exclusion. Mis à part un morceau qui apparaît discrètement dans le mixage, il n’y a de musique que venant de l’atelier.
Le film se clos sur ce moment de chant, sans doute dirigé par Noam Enbar qui signe la bande originale. On entend à nouveau ces voix qui habitent l’image au tout début, et qui reviennent par moment. Elles portent des notes tenues, comme choisies au hasard par chacun. Les sons cohabitent entre harmonie et dissonance, donnant de douces plaintes qui s’allongent sous l’image sans jamais la recouvrir, avec l’énergie du commun et la beauté du singulier.

Entre les frontières, un film d’Avi Mograbi, Israël-France, 2016, 1h 24 / Participation artistique : Chen Alon et Philippe Bellaïche / Mise en scène et direction de l’atelier : Chen Alon / Photographie : Philippe Bellaïche / Musique originale : Noam Enbar / Montage son et mixage : Dominique Vieillard.


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