Le son d’un drapeau

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Avant la projection, l’air bravache, Gaspar Noé affirme ne pas aimer la danse contemporaine, ne pas aimer les comédies musicales et ne pas aimer la danse classique, mais dans ce film on se retrouve plus proche de la chorégraphe Gisèle Vienne que d’une réalisation de David LaChapelle et la première scène de danse est orchestrée comme une comédie musicale de Bob Fosse dans une version club 2018.

En ouverture, une scène de fin de film d’horreur, il y a comme une dernière survivante, le corps ensanglanté, qui rampe dans la neige sur la première Gymnopédie de Satie, reprise par Gary Numan dans cet univers synthpop des années 80 avec thérémine, si sucrée, totalement acidulée et tout à fait à propos.
Générique de fin…nous sommes bien à la fin de quelque chose.
Puis on retrouve un téléviseur, lui aussi un modèle très années 80, entouré de VHS à droite et de livres à gauche qui semblent dévoiler un grand nombre des inspirations de ce qui va suivre. Dans le téléviseur, les jeunes danseurs parlent d’eux, de face, devant un mur à la peinture écaillée. Ils parlent à une chorégraphe et à une voix masculine hors cadre qui semble tenir la caméra qui produit l’image télé; ils sont auditionnés pour un projet dont on ne verra qu’une infime portion de répétition dans la séquence suivante.
Après un insert pop de lettrage, marque de fabrique du réalisateur de Seul contre tous, un drapeau français en paillettes au fond d’une salle. Une salle comme un réfectoire vidé, ou une salle de réception de lycée qui rappelle Carrie, dans un bâtiment d’où nous ne sortirons plus vraiment, ni nos oreilles d’ailleurs.
Commence une chorégraphie de danses urbaines où se mêlent, Krump, Locking, Break, Voguing sur fond d’instrumentales de tubes des années 90 qui vont tapisser l’espace sonore tout au long du film.
Une fois entrés dans ce registre, nous assistons, comme des fêtards trop fatigués qui prennent un peu de distance dans un club, assis sur la banquette, aux danses, aux discussions, puis aux bads trips hallucinés des protagonistes avec toujours en fond un morceau qui a marqué la fin du siècle passé de Thomas Bangalter des Daft Punk à Angie en passant par Cerrone, Soft cell, Dopplereffekt, NEON ou Aphex Twin.

La bande sonore de Climax, magistralement mixée sur les sons et bruits ambiants avec l’impression d’être en présence d’une musique diégétique, semble aller du plus joyeux au plus noir, et ces morceaux vidés des voix de leurs interprètes, instrumentales muettes, sonnent comme d’interminables boucles qui résonnent dans cet espace aux allures de fête qui se perd sous l’effet d’une mystérieuse sangria. Les conversations se font d’abord entendre dans ce brouhaha pour laisser place aux voix qui montent puis aux cris, notamment ceux de l’enfant; on passe d’un Clerks obscène de cour d’école à Suspiria et Possession tout en gardant le malaise constant de Schizophrenia.

Cette musique, essentiellement électronique, soulignée par des plans de platines, comme pour préciser qu’elle sort des vinyles, offerte par la réverbération du lieu qui nous replonge dans nos soirées les plus sombres, avec les propos et les actions qui viennent l’habiter, devant l’étendard bleu blanc rouge qui se trouve derrière le DJ Kiddy Smille, semble nous questionner : quel est le bruit d’un drapeau ?
La musique des aînés sert de tapis à la tentative d’exister, de vivre de la jeunesse. Ces danseurs sont des personnes qui ont la sensation bien concrète d’être leur corps. Quand ils parlent, les propos tournés principalement sur la sexualité, parfois dérangeants quand ils sont teintés d’un machisme hétéro-centré, tracent le texte d’une mélodie française immature, visitée par deux anglophones, faite par les échanges joyeux puis désespérés et enfin paniqués ou jouissifs de ces jeunes gens rassemblés pour réaliser une communauté impossible.
Le corps social se désagrège en autant de micro organismes plus ou moins stables en relations symbiotiques ou en situation de rejet. La drogue invivable, la mort toujours présente, depuis Enter the Void avec son Japon vu de haut jusqu’à Climax avec la rumeur d’une France traversée vers un point culminant invisible, un point blanc comme la neige qui demande peut-être en fin de compte une thérapie au LSD.

Climax, un film de Gaspard Noé, France, 2017, 1h 35 / Avec : Sofia Boutella (Selva), Romain Guillermic (David), Souheila Yacoub), Kiddy Smile (Daddy), Claude Gajan Maull (Emmanuelle) / Scénariste : Gaspard Noé / Photographie : Benoit Debie / Son : Ken Yasumoto.


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