Le mal des montagnes

Sils MAria

« Quelle est, en fin de compte, la hauteur de notre temps? » s’interrogeait José Ortega y Gasset dans son livre La révolte des masses. La hauteur des temps semble intriguer de nombreux cinéastes contemporains, au point de vouloir prendre de l’altitude. Sils Maria d’Olivier Assayas, Ex Machina de Alex Garland, Snow Therapy de Ruben Östlund, et Youth de Paolo Sorrentino ont en commun de prendre pour décor des montagnes. On oppose à chaque fois dans ces films le confort high tech du monde moderne, incarné par les intérieurs luxueux des hôtels de Snow Therapy, Sils Maria et Youth et de la résidence-bunker de Ex Machina à l’immuabilité du décor naturel. Ces quatre films appartiennent pourtant à des courants différents du cinéma contemporain : la veine auteuriste académique qui lorgne du côté de Haneke pour Snow Therapy, un cinéma héritier de la modernité dont le plus grand représentant serait Rossellini pour Sils Maria, un cinéma postmoderne hanté par les problématiques du rapport entre l’humain et la machine dans le sillage de Kubrick et Ridley Scott pour Ex Machina, enfin un cinéma qui met en avant la théâtralité des corps prolongeant les explorations fantasques d’un Fellini pour Youth. Quel sens donner alors à ce motif récurrent de la montagne? Outre l’enfermement des personnages, la présence des montagnes ne trahirait-elle pas la faillite esthétique propre à tous ces films?

Ex Machina d'Alex Gerland (2015).

Ex Machina d’Alex Gerland (2015).

Prendre de l’altitude, c’est pour ces cinéastes de prime abord mettre le réel en sourdine. Nous sommes spectateurs, à travers ces films, de huis-clos qui mettent leur personnage hors du monde, soit parce qu’ils incarnent une forme d’aristocratie vivant en circuit fermé comme les artistes de Youth et Sils Maria, soit parce qu’ils représentent une classe aisée européenne coupée du monde pour un période donnée comme les touristes de Snow Therapy. Dans Sils Maria, la star et son assistante n’ont de contact avec le monde extérieur que par l’intermédiaire d’écrans (smart phone, tablettes, ordinateurs) qu’elles consultent de manière frénétique. Elles ne connaissent pas d’autre réalité  que celle des hôtels de luxe et de leurs salons, des casinos et de leur bar, des voitures avec chauffeurs. Assayas veut nous décrire un monde régi par de nouvelles règles : celles du virtuel. Et Sils Maria est d’une certaine façon un film de science-fiction : on y voit des êtres qui vivent de façon désincarnée par la virtualité des images. De son côté, Ex Machina n’a au fond que l’apparence cérémonieuse du film de science-fiction : il questionne nos inquiétudes présentes. Caleb Smith, un programmateur qui travaille dans une grande entreprise d’informatiques est convié après avoir remporté un concours à passer un semaine dans la résidence de son PDG, un lieu isolé auquel on n’accède qu’en hélicoptère. Le face-à-face entre les deux hommes se déroule dans un étrange bâtiment équipé de manière ultramoderne qui semble taillé à même la roche montagneuse. Ce bunker perdu en pleine montagne sert à la fois de résidence et de laboratoire au PDG de Caleb, Nathan. Dans les dédales de ce bâtiment la transparence et l’opacité cohabitent. Aux grandes baies vitrées de l’étage qui donnent sur les montagnes répond un intérieur aussi sombre qu’une grotte au design contemporain. L’espace de Ex Machina est fondé sur le principe d’une opposition simple qui hante par ailleurs tout le film, celle de la nature et de la culture, illustrée par le grand tableau de Jackson Pollock accroché au mur de la salle de séjour. La chambre attribuée à Caleb pour son séjour est aussi impersonnel qu’une chambre d’hôtel. Le nom de l’entreprise de Nathan est Blue book, en référence à l’ouvrage le Cahier bleu de Ludwig Wittgenstein, philosophe qui a souvent recherché le plus grand isolement pour la rédaction de ses livres de logique. Que dire des intérieurs aseptisés qui sont le théâtre de la crise du couple dans Snow Therapy? Le séjour de la famille suédoise dans les Alpes française se doit d’être irréprochable. Lors de la première journée de cette Sainte Famille dont les structures ne vont pas tarder à être remise en question, l’univers de la station de ski et l’hôtel de luxe nous est donné comme réglé comme la plus parfaite de mécaniques. Le couple et ses amis y paraissent étonnement seuls.

Snow Therapy de Ruben Östlund (2014).

Snow Therapy de Ruben Östlund (2014).

Dans ces récits, coincés entre les montagnes, la question du regard revêt une place primordiale. Sils Maria se veut une fiction qui interroge la place des individus dans un monde envahi par les nouvelles technologies. Dans l’univers globalisé qui nous est dépeint, la circulation des images a remplacé l’exercice du regard. Assayas tente d’y confronter des personnages rivés de façon quotidienne à des écrans minuatures à l’immensité de la vallée de l’Engadine. C’est une façon d’éprouver ces êtres-interfaces à la vision romantique d’un paysage. Au fond, Juliette Binoche y occuperait une fonction inverse de celle d’Ingrid Bergman dans les films de Rossellini (on peut penser notamment à Stromboli). Les montagnes se manifestent comme une forme d’absolu cinématographique, représenté par le film de montagne « Le phénomène nuageux de Maloja » dont on voit un extrait dans le film. Mais ici pas de révélation qui fait tourner les yeux vers le ciel ou d’extase nietzschéenne (évoqué par le dossier de presse) mais une prise de conscience toute personnelle du vieillissement de la part de l’actrice. Si la montagne s’inscrit d’emblée comme un élément central dans Snow Therapy (à la fois toile de fonds de l’intrigue et de la photographie de famille), reste à savoir quelle forme le récit lui fait prendre. C’est une montagne transformée par la main de l’homme, recouverte par les infrastructures d’une station de ski. Il ressort progressivement de cet univers où se côtoient la blancheur immaculée des pistes et une mécanisation des lieux une impression inquiétante de machine de guerre déployée devant nos yeux. Tout dans cette zone touristique est sous contrôle, notamment par l’intermédiaire du regard. Les scènes de ménage du couple qui se déroulent dans une coursive de l’hôtel se font sous la surveillance d’un agent de ménage. L’ incident de l’avalanche, enregistré par le smart phone, est visionné par la suite en famille. Les enfants jouent le soir avec un drone qu’ils font planer au-dessus des pistes.

Le véritable luxe de ces films ne semble pas se trouver dans celui, ostentatoire, des hôtels filmés, mais dans le fait de pouvoir se payer des montagnes, d’intégrer à l’esthétique parfois en manque de souffle de ces fictions, les flancs majestueux de ses magnifiques massifs. Ainsi de Youth, pot-pourri en forme d’excroissance aussi prétentieuse qu’inutile des premières minutes de Huit et demi, ne peut-on voir autre chose qu’une triste « valse aux adieux » qui prend appui sur son décor naturel (Les Alpes suisses, encore une fois) pour dévoiler un goût pour le kitsch musical et ascensionnel. Le cinéma de Sorrentino y déploie son cirque habituel, confrontant la pesanteur des corps à l’apesanteur du cadre naturel. Il n’y a que lorsque Sorrentino se met à singer la vulgarité d’un clip de pop star (en l’occurrence Pamela Faith qui se trémousse en tenue sexy sur une voiture qui sillonne les montagnes suisses) que son inventivité frappe juste. Encore peut-on émettre l’hypothèse qu’il y livre une parodie de son propre style. De la même façon, le dispositif extrêmement convaincant mis en place par Östlund dans la première partie de Snow Therapy accouchera d’une succession assez terne de scènes à la tonalité comique où le mari, déchu de son statut de père idéal par son comportement lors de l’avalanche qui menaçait sa famille, s’effondre en larmes devant sa femme et ses enfants. Là où Sils Maria échoue dans son projet d’entrelacer la vision romantique de la montagne (L’Engagine) et le destin de Maria Anders, la star hantée par son passée de comédienne, c’est dans son impuissance à donner du relief au face-à-face entre les deux femmes. Rien ne se joue entre les personnages de Sils Maria, si ce n’est  l’Eternel Retour des figures du cinéma moderne de Rossellini à Antonioni (en passant par Bergman). Plutôt d’une force d’inspiration ces escapades du cinéma contemporain en altitude donne le mal des montagnes à ces auteurs qui livrent des œuvres incomplètes, comme amputées d’une partie de leur vérité par la présence de ces gardiennes silencieuses.

Youth de Paolo Sorrentino (2015).

Youth de Paolo Sorrentino (2015).

Ex-Machina, d’Alex Garland (USA), 2015/ Avec : Domhnall Gleeson (Caleb), Oscar Isaac (Nathan), Alicia Vikanker (Ava), Sonoya Mizuno (Kyoko)/ Scénario : Alex Garland/ Photographie : Rob Hardy.
Sils Maria (Clouds of Sils Maria), d’Olivier Assayas (France, Suisse, Allemagne), 2014/ Avec : Juliette Binoche (Maria Enders), Kristen Stewart (Valentine), Chloé Gratz-Moretz (Jo-Ann Ellis), Lars Eldinger (Klaus Diesterweg)/ Scénario : Olivier Assayas/ Photographie : Yorick Le Saux.
Snow Therapy, de Ruben Östlund (Suède, France), 2014 / Avec : Johannes Bah Kuhnke (Tomas), Lisa Loven Kongsli (Ebba), Clara Wettergren (Vera), Vincent Wettergren (Harry), Kristofer Hivju (Mats), Fanni Melelius (Fanni)/ Scénario : Ruben Östlund/ Photographie : Fredrik Wenzel.
Youth, de Paolo Sorrentino (Italie, France, Suisse, R-U), 2015/ Avec : Michael Caine (Frecd Ballinger), Harvey Keitel (Mick Boyle), Rachel Weisz (Lena Ballinger), Paul Dano (Jimmy Tree), Jane Fonda (Brenda Morel)/ Scénario : Paolo Sorrentino/ Musique : David Lang (III)/ Photographie : Luca Bigazzi.


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