La sincérité comme seul écho

daniel darc

Dès les premiers mots, on peut reconnaître sa voix avec le mélange d’un timbre et d’un phrasé si personnels, qui peuvent pourtant rappeler ceux de tous les êtres consumés debout, et le zozotement qui emporte parfois la parole comme en diminuendo et la plonge jusque dans l’inaudible, jusqu’à l’ombre des mots.

Les doigts appuient maladroitement sur les touches blanches d’un piano, pendant que les phrases sont sans appel. Et pourtant elles vacillent, passent du prosaïque aveu des propos des autres qu’il évacue en les répétant « Daniel Darc, non il n’est pas bien, il va nous crever dans le bureau«  au grand écart des sensations et des vertiges musicaux qui l’animent « Il y a une chanson de Dylan qui s’appelle When I paint my master piece et moi j’voudrais bien faire mon chef d’œuvre ».

On entre dans le presque présent de Daniel Darc, par un de ses derniers présents, comme un instantané qui semble être celui d’une vie sans véritable horloge, prise dans les durées, et que la forme de ce film répète sans écraser. Un film fait d’allées et venues entre les époques : d’une image de jeunesse à un bout des années 90, tout comme à un moment plus proche dans les années 2000, avec à deux reprises une habile séparation entre les séquences visibles et les sons entendus tant dans le lieu que dans les époques.

Refusant presque toute chronologie, le documentaire de Thierry Villeneuve et de Marc Dufaud, ami intime du chanteur, nous transporte de façon abrupte mais avec beaucoup de douceur dans un son en prise directe sans aucun autre ajout que quelques enregistrements, devant un réel qui ne finit jamais de s’écrire tout en parlant sans cesse de finitude.

Il n’y aura pas de piste-son séparée à mixer, les ambiances, les répétitions, et les propos se partagent l’image sonore sans se respecter, allant parfois jusqu’à se piétiner sans jamais nous frustrer. Le chant est couvert par la guitare, un bruit de rue emporte une fin de phrase.

On laissera aux archives n’appartenant pas aux réalisateurs : un clip, une émission de télévision, la musique de Taxi-Girl, rapidement évacuée alors que la postérité du groupe le poursuit, le fait d’être des indicateurs des objets identifiables par tous, les rares moments de son produit, dans ce document subjectif et singulier.

Plus qu’une simple impression de réel, c’est un sentiment de sincérité qui passe des propos et des attitudes de Darc jusqu’à l’attention de Dufaud, son amitié et sa bienveillance qui viennent enregistrer des bobines d’existence.

Ici, la caméra semble fonctionner comme un étrange miroir qui reflète chez chacun ce en quoi il se reconnaît dans l’autre pendant que le son appui à certains moments un hors champs faussement démiurgique que Darc interroge parfois. Par ses questions, il déjoue sans aucun effort, mais avec une souplesse incroyable, la naïveté de l’image qui se construit en demandant comment il doit se tenir, et s’il doit reformuler la question dans ses réponses.

Le travail est partagé entre l’ouverture et l’appétit de Darc aux divers tournages hétéroclites : scènes entre amis, errances, questions posées, répétitions, intimité, et l’intelligence de Marc Dufaud comme celle de l’équipe du film.

Il y a un fil qui nous donne à voir autre chose qu’une suite de moments de vie, des interviews, autre chose que des concerts, ou des sessions de travail. On assiste à un dévoilement sans pudeur ni retenue que l’honnêteté de chacun éloigne de la mythification lénifiante et simpliste qui occupe si souvent les portraits de musicien et les productions documentaires vénales.

« Je dessine un nageur

Vous le croyez noyé

Si je peins une fleur

Vous la voyez fanée « 

Nijinsky, chanson de Daniel Darc

Daniel Darc, Pieces Of My Life, de Marc Dufaud et Thierry Villeneuve, France, 2018, 1h 45 / Avec : Daniel Darc, Frédéric Lo, Georges Betzounis. / Photographie : Florence Lavasseur / Son : Corentin Vigot, Marc Nouyrigat.


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