La possibilité d’un couple

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  The lobster participe d’une tendance du cinéma contemporain : le film-hôtel. A cet égard, il se distingue par son casting international quatre étoiles, en compagnie des très luxueux Grand Hôtel Budapest et Youth, de productions plus modestes comme Snow therapy. Le film-hôtel est une manière astucieuse pour un cinéaste de mettre en boîte ses fantasmes et de circonscrire ses personnages dans un lieu délimité. Au milieu de The Lobster pourtant, le personnage, interprété par Colin Farell, fuit l’hôtel dans lequel on l’a enfermé, ouvrant une brèche dans cet espace aseptisé, brisant la logique du huis-clos cher à Yorgos Lanthimos depuis Canine.

C’est que l’hôtel de The Lobster, derrière son apparence de paisible lieu de villégiature, est en réalité un centre de redressement. On y envoie les personnes seuls pour qu’elles ne le soient plus. Sinon, elles seront transformées en l’animal de leur choix. Dans The Lobster les personnages n’ont pas de noms et évoluent dans une société distopique où le célibat est interdit. Dès son arrivée à l’hôtel, un architecte (Colin Farrell) récemment quitté par sa compagne, accompagné d’un chien (son frère après transformation), voit son existence entièrement contrôlé par le personnel de l’hôtel. L’espace dans lequel vont évoluer ces célibataires est conçu comme un Panoptique de la vie amoureuse. En effet, une logique de contrôle et de surveillance des individus est y mise en place. Ce dressage de l’individu passe d’abord par le corps : vêtements identiques, ceinture cadenassée, stimulation de la libido par le personnel,… On surveille…et on punit comme dans la scène où la directrice de l’Hôtel force un homme, surpris en train de se masturber, à se mettre la main dans un grille-pain. Activités, distractions, tout est fait pour renforcer l’idée de couple et d’union chez ces célibataires en sursis.

La charge de Lanthimos contre le monde contemporain partage avec celle de Plateforme de Michel Houellebecq cette critique d’un libéralisme qui prive les êtres d’un véritable accès à l’amour. Mais Lanthimos rajoute à la description désenchantée de Houellebecq un autre paramètre : celui d’un totalitarisme des affects. La fable de The Lobster est pertinente lorsqu’elle démontre dans sa première partie à quel point le concept d’amour est aujourd’hui malmené, voir menacé comme l’a affirmé dans un ouvrage récent le philosophe Alain Badiou, Éloge de l’Amour. La société de contrôle décrite ici par Lanthimos est déjà à l’oeuvre dans nos sociétés à travers l’existence des réseaux sociaux et des sites de rencontres qui redéfinissent (pour le meilleur et pour le pire, surtout le pire) notre rapport aux autres et nos conceptions du désir et de l’amour. Ce film ne fait, à ce titre, que pousser jusqu’au bout une logique déjà existante en Occident : un concept d’amour réduit à des données informatiques, et auquel on appliquerait une sorte de principe de précaution. L’amour n’est plus un événement, un risque mais un calcul. L’amour n’a en fait plus le visage de l’Autre mais celui du Même. L’exemple le plus frappant dans The Lobster de ce phénomène de réduction du concept d’amour, c’est l’importance accordée par les personnages et le personnel de l’hôtel aux points communs. Ce qui fait qu’un couple va se former c’est qu’ils saignent tous les deux du nez ou qu’ils sont tous les deux myopes. Au commencement du couple, la ressemblance, si possible physique. Au fond, comme le dit la jeune fille (plus tard transformée en poney) à propos de ses cheveux ce sont les données biologiques, innées, qui vont déterminer la rencontre entre les êtres. Là où l’amour (pour nous modernes) est ce sentiment qui va au-delà de la biologie, l’amour dans le monde de The Lobster  est totalement arrimé aux données physiologiques et physiques. Ainsi un jeune homme va t-il feindre de saigner du sang (en se cognant la tête) pour se rapprocher d’une célibataire et échapper à la transformation.

Dans la seconde partie du film, l’architecte a fui l’hôtel et se retrouve dans les bois où il est vite découvert par un groupe de résistants : les Solitaires. Notre célibataire bascule dans un univers radicalement opposé à celui de l’hôtel mais aux valeurs tout aussi folles. Sous l’autorité de leur chef (Léa Seydoux), les Solitaires mènent une existence rude (Un Solitaire doit creuser sa tombe seul) où toute union est proscrite. Ainsi dans les deux mondes l’amour est impossible : soit parce qu’il est repose sur une conception erronée de l’amour ou sur des conventions ridicules, soit parce qu’il est tout bonnement interdit (sous peine de châtiment corporel : le baiser rouge). The Lobster nous donne à voir donc deux mondes antagonistes, mais régis par le même idéal de contrôle. C’est  au sein des Solitaires que va surgir cependant la possibilité de l’amour véritable.

Malgré la stridence des violoncelles de Chostakovitch (Largo du Quatuor à Cordes n°8, utilisé tout au long du film à la manière d’un Godard période Nouvelle vague), et la violence latente du monde exploré, ce qui surprend  dans le film de Yorgos Lanthimos c’est qu’il ne parvient ni à choquer ni à déranger. Tout se passe comme si le cinéaste filmait un univers déjà balisé par nos consciences. Certes, comme chez Kubrick, la fable est avant tout mentale. La caméra scrute les corps dans leur isolement et dans leur dimension burlesque et là est le vrai sujet du film. Cela donne de belles séquences comme la première chasse aux Solitaires où le ralenti permet de saisir toute une chorégraphie mystérieuse des corps. L’humour féroce du film fait mouche dans la première partie (similitude du décor et de certaines activités de l’hôtel avec le plus classique des voyages organisés) mais perd en force dans la seconde (danse électronique en plein forêt comme métaphore de la solitude contemporaine). Ainsi lorsque Lanthimos laisse en suspens le couple et sa possibilité dans le dernier plan de The Lobster on se demande si ce n’est pas parce que lui-même ignore comment sortir de ce monde sans amour et extraire les corps de leur belle et étrange solitude.

The Lobster, de Yorgos Lanthimos, Grèce, 2015, 1h58/ Avec : Colin Farrell, Rachel Weisz, Jessica Barden, Olivia Colman, Ashley Jensen, Ariane Labed, Angeliki Papoulia, John C. Reilly, Léa Seydoux/ Scénario : Yorgos Lanthimos et Efthimis Filippou/ Photographie : Thimios Balatakis.


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