Jeannette ou le bonheur de ne pas avoir d’enfants

JEANNETTE LENFANCE DE JEANNE DÔÇÖARC Photographe.R.Arpajou┬®TAOS Films ARTE France ARP6421

Quand on n’a pas d’enfants, à moins d’être un ou une ami(e) attentionné(e), nulle obligation de regarder régulièrement ceux des autres monter de catastrophiques représentations dans le salon, ou pire d’avoir à les accompagner aux répétitions qui mènent à une expérience non létale mais ô combien douloureuse de spectacle de fin d’année.

Le réalisateur de P’tit Quinquin, série désormais culte dans laquelle un morceau de pop très maladroit faisait déjà sourire, a encore frappé. Des amateurs somptueux, magnifiques tout autant qu’indigestes, sont de retour, et cette fois-ci ils dansent et ils chantent.

Pour faire dans la généralité et le trop vite dit : la comédie musicale indienne est une essence, la comédie musicale américaine passe son temps à viser la perfection, la comédie musicale à la française oscille entre le modèle américain et sa réinvention naturaliste. Quand c’est à la sauce Dumont, elle explore un cinéma subjectif : l’immersion dans un réel détourné.

Dumont et les catégories, c’est peut-être l’histoire de chacun de ses films. Comme une traversée des genres du cinéma, des gens et des formats, les uns après les autres. Sans juste les rencontrer pour les détourner, il semble les croiser toujours avec autre chose, peut-être une pensée, une position, un point de vue, une sensation… Sa sensibilité et son assise subjective comme premier élan très certainement.

Pour faire un cinéma qui chante et qui danse il s’entoure de Philippe Découflé à la chorégraphie, de Igorrr à la musique, et d’un son direct pour la retranscription des performances majoritairement tournées en extérieur.

Le nom du premier m’était familier, je découvre le second, le troisième est l’ennemi de la supercherie musicale réajustée, traitée, magnifiée par ordinateur, il interdit toute correction.

Les corps des amateurs retranscrivent des mouvements appris, plombés d’inexpérience mais vertigineux par les attentions qu’ils portent au faire et sans doute au « faire au mieux ».

Tout le monde bouge sur une musique de Gautier Serre appelé Igorrr pour l’occasion qui n’est timide d’aucun cliché, et qui semble parfaitement accompagner l’absence de pratique des chanteurs, passant d’un rock dur à la limite du métal à des sons électroniques très techno, mais aussi un rap chaotique et quelques effluves baroques.

Pour parler des pionniers, nous sommes loin de Ginger Rogers et Fred Aster.

Si nous prenions la gravitation comme référent, on peut dire que l’enchantement naïf de ce couple mythique nous faisait oublier la pesanteur tout autant que Bruno Dumont nous en révèle la magie capricieuse, si souvent cachée par un quotidien coercitif aux atours négatifs rappelant les humaines limites qui, si on sait y regarder autrement, donnent bien autre chose que ce qu’on croit voir.

Et pourtant, le poids du corps et de la langue, celui du déguisement -n’oublions pas qu’il est ici question d’une adaptation du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc au travers de deux âges de la protagoniste dans l’écriture exacte de Charles Péguy- ouvrent la possibilité maladroite de la chute, chère à ce cinéaste, et de l’accident qui accompagne la fiction.

La comédie musicale ou appelons ça le cinéma dansé et chanté, pour s’essayer à un peu de presque précision, est un art qui ouvre à toutes les expérimentations, nulle nécessité d’avoir des interprètes virtuoses pour générer un sens et des sensations, inutile de se perdre dans la retouche et l’illusion des effets visuels et auditifs pour convoquer une fiction, une perfection narrative, une fausse reconstitution, ou une réalité imaginée. Il suffit d’un regard personnel et appliqué pour oser espérer un miracle plein d’imperfections ou, pour le dire d’une autre façon, une œuvre qui embrasse sa genèse, au risque de nous faire ressentir un malaise dont nous sommes presque les parents.

Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, un film de Bruno Dumont, France, 2017, 1h45 / Avec : Lise Lesplat Prudhomme (Jeannette), Jeanne Voisin (Jeanne), Lucile Gauthier (Hauviette, 8 ans), Victoria Lefèvre (Hauviette, 13 ans), Aline Charles (Madame Gervaise), Nicolas Leclaire (Durand Lassois)/ Scénario : Bruno Dumont/ Musique : Igorrr / Photographie : Guillaume Deffontaines.


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