Imaginaire de conspiration

le grand jeu

 A contre-courant d’un cinéma français dont la critique à juste titre ne cesse de constater le vide politique, Le Grand Jeu, premier-long-métrage, de Nicolas Pariser, suscite l’intérêt par sa volonté de replacer le monde politique au cœur de la fiction et par son exploration des zones d’ombres du pouvoir. Le film s’empare en effet de plusieurs affaires de l’histoire contemporaine française pour en faire la matière romanesque de son récit. Dès l’ouverture quasiment lynchienne du film, où un convoi de voitures exfiltre un ancien terroriste en pleine nuit (allusion à la fuite de Battisti en 2004), Le Grand Jeu arpente avec élégance le territoire du thriller politique. Multipliant les scènes nocturnes dans un Paris désert qui nappent les personnages de mystère, Nicolas Pariser prend modèle dans une première partie convaincante sur les cinéastes de la Nouvelle Vague (Chabrol et le Rohmer de Triple Agent) et le Ghost Writer de Roman Polanski avant de s’orienter vers une histoire d’amour plus convenue.

 La qualité du Grand Jeu vient notamment du soin et de l’application mis en oeuvre par Nicolas Pariser pour apporter la plus grande vraisemblance à son récit. Ancien journaliste, le cinéaste a une approche très documentée des univers qu’il décrit, qu’il s’agisse des arcanes du pouvoir ou des milieux d’extrême gauche. Ainsi dans ce théâtre d’ombres, régi par des lois obscures, les mots sonnent-il toujours justes. Les mots justement, Paul Blum (Melvil Poupaud) en avait fait son métier, romancier jadis prometteur et qui n’a plus publié depuis quinze ans. Personnage solitaire, cynique qui vit dans le plus grand dénuement (sa chambre de bonne rappelle celle de Michel dans Pickpocket). C’est pour son talent d’écrivain et son passé de militant gauchiste qu’il est contacté par Joseph Paskin (André Dussolier). Ce dernier lui commande un livre anonyme, un « appel à l’insurrection », première étape dans une entreprise de déstabilisation du ministre de l’intérieur en place. Pariser s’inspire ici de l’affaire de Tarnac qui avait vu l’arrestation en novembre 2008 de Julien Coupat et d’une dizaine d’autres personnes, accusés d’avoir saboté des voies de chemin de fer. Dans cette affaire, la principale pièce à conviction se trouvait être un essai L’insurrection qui vient, présenté par la justice comme une théorisation des sabotages à venir. La controverse portait alors sur l’identité réelle des auteurs de ce texte (signé par Le Comité Invisible). Ce qui intéresse avant tout Nicolas Pariser dans l’affaire de Tarnac c’est la façon dont littérature et politique s’y rencontrent, partagent une même réalité, pris dans une atmosphère de conspiration. Le nom du personnage principal du Grand Jeu, Blum, fait d’ailleurs référence à un texte paru dans la revue Tiqqun1, Théorie du Blum, publié autour des années 2000 et réédité depuis aux éditions de la Fabrique par Eric Hazan. Et Lettres de loin, l’ouvrage que Paul Blum rédigera pour Paskin est signé Censor, pseudonyme utilisé par Gianfranco Sanguinetti pour son Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie en 1975, grand texte conspirationniste.

Ce dialogue d’ombres entre littérature et politique, les mots et les faits, la pensée et l’action trouve son écho de partout dans le film jusqu’à atteindre une forme de paroxysme dans une longue discussion nocturne au cours de laquelle Paul et Laura (Clémence Poésy), une jeune militante, tombent amoureux. Les personnages parlent de politique, confrontant leur point de vue et à travers les mots, chacun cherche à deviner la véritable position de l’autre. Mais à travers cet échange servi par deux merveilleux acteurs et enregistré en un seul plan-séquence, c’est à la naissance (certes fragile) de l’amour que nous assistons.

Le Grand Jeu trouve ainsi son souffle et sa fluidité à « l’intersection de nombreux mystères » pour reprendre la formule d’un des personnages, dont le plus menaçant d’entre eux pourrait s’avérer être l’amour.

Le Grand Jeu, de Nicolas Pariser, France, 2015, 1h 39/ Avec : Melvil Poupaud (Pierre), André Dussolier (Joseph Paskin), Clémence Poésy (Laura), Sophie Cattani (Caroline)/ Scénario : Nicolas Pariser/ Musique : Benoît de Villeneuve, Benjamin Morando/Photographie : Sebastien Buchmann.


  1.  Tiqqun est une revue philosophique qui a été entre 1999 et 2001 très influente dans les milieux post-situationnistes et dont la ligne éditoriale est notamment inspirée par Georgio Agamben et Guy Debord
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