Histoire(s) d’une déflagration

AU DELA DES MONTAGNES Jia Zhang Ke Photo 1

De la projection de Montains May Depart, dernier film de Jia Zhangke, on ressort avec l’impression d’avoir accompagné la longue hésitation d’un cinéaste talentueux entre deux histoires : l’histoire de la Chine contemporaine (A) et l’histoire du cinéma chinois (B).

A. Un première histoire, articulée autour du chiffre 3 : Trois époques de la Chine contemporaine (1999, 2014, 2025), trois formats différents utilisés pour chaque époque (4/9, 16/9, Scope), trois personnages dont nous suivons le destin (triangle amoureux formée autour de la jeune institutrice Tao). Au-delà des montagnes sous cet angle-là se rapproche d’une fresque ambitieuse, étalée sur plus de 25 ans, sur l' »Empire du milieu ». Jia Zhangke semble se rapprocher du grand récit national : dans son cas, nostalgique, dénonçant la soumission de la Chine au Dieu Dollar. En effet, le cinéaste insiste moins ici sur la violence engendrée par les bouleversements de la société chinoise (A touch of Sin) que sur une perte d’identité qui serait le corrélat de la mutation économique de son pays. Au bout du voyage à travers la Chine du passé, du présent et du futur proposé par Au-delà des montagnes, il y aura l’oubli de la culture et de la langue chinoise comme forme paroxystique de l’adaptation au modèle occidental. Doit-on y voir une angoisse identitaire du côté de Jia Zhangke ou une façon de traiter avec humour et ironie les transformations subies par le peuple chinois? Le film dresse donc le bilan sévère d’une société ayant progressivement abandonné ses valeurs traditionnelles pour se convertir au capitalisme sauvage : les valeurs communistes (le sort de l’ouvrier) et traditionnelles (enterrement du père et mariages à l’occidental). Il s’attache aussi dans sa seconde et troisième partie à montrer ce qui résiste au temps et aux changements. Il y a l’amitié de Tao pour Liangzi, son ancien prétendant devenu travailleur migrant, dont elle paie les soins. Il y a des formes plus concrètes de la vie courante qui perdurent à travers les années : à chaque époque, on voit Tao cuisiner des raviolis. Il y aussi cette chanson de pop cantonaise (Take care de Sally Yeh) qui survit dans le cœur des personnages aux séparations et aux distances. Au-delà des montagnes donne à voir la nouvelle carte mentale de la Chine, redessinée par la globalisation. A la géographie réelle (Fenyang, ville de la province de Shanxi, l’espace initial du film) s’oppose un monde de plus en plus abstrait fait d’écrans, d’aéroports ultramodernes qui aboutit à la ville futuriste de 2025 : A-city, une ville sans nom, située en dehors de la Chine, en Australie, où Dollar, le fils de Tao, vit avec son père. Lorsqu’en 2014, le père de Tao meurt et que son fils est envoyé à Fenyang pour assister à la cérémonie, la mère ne peut que constater la mutation en cours chez son fils : il ne parle presque plus chinois et passe son temps à dialoguer avec sa nouvelle mère (Mummy) par l’intermédiaire d’une tablette. Elle décide alors de voyager avec lui en train. Elle veut réintroduire de la lenteur et du sens dans ce monde où tout va trop vite. Il s’agit pour cette mère de faire prendre conscience du territoire chinois à son fils, de redessiner une carte réelle d’un pays qu’il est en train d’effacer progressivement de sa mémoire. On voit ici toute l’ambiguïté du rôle de Tao (interprétée par l’actrice Zhao Tao, mariée au cinéaste). Libre et épanouie dans la première partie du film, elle est ensuite réduite à son rôle de génitrice, de mère-cuisinière et enfin, à travers le personnage de l’enseignante, de fantasme œdipien. Tao incarne une forme d’immuabilité au sein de cette histoire chinoise.

Après une première partie réussie où la mise en scène brille par son sens du cadre et du récit, elle se heurte dans la seconde partie à la difficulté de raconter la Chine au présent. Liangzi, l’ouvrier jadis amoureux de Tao, revient malade à Fenyang avec sa famille pour solliciter de l’aide auprès de ses amis. Mais après un scène dans laquelle les deux anciens amis, Tao et Liangzi, se revoient, ce personnage disparaît définitivement du film. Est-ce une manière pour le réalisateur de nous dire que dans la Chine nouvelle le peuple ne compte plus? Par ailleurs, dans la troisième partie, en se projetant dans l’avenir, Jia Zhangke, poussant le schématisme propre au film jusqu’au bout de sa logique, identifiant le destin de ses personnages à celui de la Chine.

Ainsi la première histoire (A) racontée par Montains May Depart emprunte la forme nationale et didactique du récit.

(2) Une seconde histoire, articulée autour du genre mélodramatique (d’inspiration américaine), du documentaire et du cinéma expérimental. Le film, qui se déroule dans la ville natale du cinéaste, est habité par un souffle autobiographique. C’est aussi de sa jeunesse et de ses désillusions d’adulte dont nous parle Jia Zhangke par l’intermédiaire de ses personnages. Il emprunte à cet effet au genre américain du mélodrame, notamment dans l’utilisation des couleurs. Dans la première partie, où nous est montré une jeunesse à l’aube du troisième millénaire, heureuse et enthousiaste, le rouge domine, renvoyant autant au drapeau chinois qu’à l’intensité de la passion. Ainsi le trio d’amis entame t-il un chant patriotique dans la voiture rouge que vient d’acheter Jinsheng. Cette énergie folle qui porte la jeunesse, Jia Zhangke en propose une chorégraphie. Dès l’ouverture où l’on voit Tao danser sur le tube Go West des Pet Shop boys (grand succès dans les années 90 en Chine) jusqu’à la séquence de la boite de nuit ou de la foule amassée pour fêter le nouvel an, on se rend bien compte qu’il y a dans cette énergie quelque chose d’excessif et de fou. Tao au volant de la nouvelle voiture de son prétendant qui essaie de lui apprendre à conduire est hors contrôle. Elle plante finalement la voiture contre une borne signalant la 9ème courbe du Fleuve jaune. Collision entre le moderne et l’ancien à l’image du film tout entier, même si celle-ci sera sans conséquences. Du rouge hollywoodien, Au-delà des montagnes glisse dans sa seconde partie à des tons plus apaisés qui tendent à exprimer une certaine mélancolie (le vert pâle discret). Le temps de l’enthousiasme et de l’espoir est révolu. Les personnages ont tous été rattrapés par la réalité, même ceux qui appartiennent au camp des « gagnants économiques ». Certes Tao est une notable de la ville, qui porte des marques de luxe mais, divorcée de son mari, elle vit seule avec son chien. Si la mort de son père fait d’elle une fille inconsolable c’est parce que, signe de la disparition d’un monde, elle rouvre avec violence toutes les plaies du présent.

Ainsi la seconde histoire (B) racontée par Montains May Depart emprunte la forme hollywoodienne et élégiaque du récit.

Ce recours à la forme du mélodrame (on pense à Sirk) qui pourrait faire de Jia Zhangke, cinéaste le plus brillant de la « 6ème génération », un Fassbinder du cinéma chinois, chargé à lui tout seul de raconter l’histoire contemporaine de son pays à travers des formes filmiques qui constitueraient le substrat artistique de son époque, pose néanmoins problème. Notamment car la forme du mélodrame conduit ici le cinéaste à livrer un film bancal, où les emprunts au cinéma européen cohabitent avec des velléités de documentariste et de cinéaste expérimental. Ainsi le beau plan du camion à charbon enlisé témoigne t-il d’un regard politique qui s’inscrit dans une historicité mais ne trouve guère d’écho dans le reste du film. Le peuple a disparu et donc ce qui faisait l’âme de ce cinéma aussi. Marqué dans sa jeunesse par le classique de Chen Kaige, La Terre Jaune, le réalisateur de 24 City est-il pour l’heure menacé d’un tournant académique dans son oeuvre qui pourrait le voir rejoindre le rang des cinéastes d’Etat? Jia Zhangke en semble assez loin mais cette volonté chez lui d’adéquation entre carte de la Chine et carte du cinéma, déjà à l’oeuvre dans A touch of Sin, le titre renvoyant à un classique du film de sabre A touch of zen de King Hu, doit être interrogée.

Ce qui semble malgré tout relier le A et le B, la première et la seconde histoire, l’Histoire de la Chine à l’Histoire du cinéma chinois dans Au-delà des montagnes, ce n’est au fond ni le peuple ni un personnage en particulier mais une figure : la déflagration. Toujours au présent, la déflagration, qui prend divers aspects au cours du film (feux d’artifices de la nouvelle année, explosions brutales et crash d’avion, musique sourde de la boite de nuit) est un effet totalement raccord avec l’indétermination propre au récit. Ce n’est plus la violence directe des affrontements de A touch of Sin mais la violence sourde d’un système économique destructeur que l’on entend résonner dans ces nombreuses déflagrations. Ainsi Tao cherchant son ami Liangzi pour lui transmettre son invitation de mariage assiste t-elle à un crash spectaculaire d’avion. A ce moment-là, il est trop tard,Tao a déjà fait son choix et va épouser Jinsheng, promis à un bel avenir. La brutalité et la gratuité de l’effet donnent une idée de l’ampleur du désastre auquel Jia Zhangke veut nous convier dans Au-delà des montagnes.

Au-delà des montagnes (Shan he gu ren), de Jia Zhangke, 2015, Chine-France-Japon, 2h06/ Avec : Zhao Tao (Tao), Sylvia Chang (Mia), Dong Zijian (Dollar), Zhang Yi (Zhang Jinsheng), Jing Dong Liang (Liangzi)/ Scénario : Jia Zangke/ Photographie : Nelson Yu Lik-waï/ Musique : Yoshihuro Hanno.


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