Comment parler pour soi quand tout est plus fort?

ARV0423 0

Ma’Rosa, la contraction du nom donne l’impression qu’elle est à la fois une mère Rosa et une Marie Rosa. Cette contraction semble parler pour elle, comme les efforts qu’elle fait pour ne pas être avalée par la fureur des gens de la ville.

Je ne suis jamais venu ici, je ne connais pas la ville, on ne m’en a pas parlé ou si peu.

Si je fermais les yeux pour essayer de jouer à deviner où je suis et ce qu’il se passe, le premier son que j’entendrais du film serait un brouhaha indistinct pour mon oreille étrangère. Puis, rapidement attiré par les bips des caisses enregistreuses de supermarché, qui ouvrent la première séquence et semblent donner un gimmick tempéré à une mondialisation électronique dans l’échange marchand, je donnerais un lieu réaliste à mon imagination.
J’entendrais ensuite, ou presque simultanément, une langue qui semble rebondir et se cogner entre les sonorités et les mots de plusieurs autres idiomes plus familiers pour moi que sont l’anglais et l’espagnol.
J’entendrais des sons de ville, mélange de passants affairés et s’affairant, des échanges de voix comme de chaque côté d’une rue, ces échanges qui disent parfois : on se connait toujours de loin et c’est bien ainsi, ou on ne se voit jamais assez mais ce n’est pas le moment.
J’entendrais des espaces plus calmes et fermés, qui contiennent pourtant l’ensemble des interdictions d’intimité et de liberté.
J’entendrais le jour, j’entendrais la nuit, la proximité d’une foule, la distance d’une autre, le bruit des véhicules motorisé, la violence des uns, l’inquiétude et la tension des autres, mais jamais le calme.

Au fond quand une prise de son d’ambiance, un field recording, est effectué, et qu’il est ensuite associé à l’image, il ne vole rien du monde, il ne le commente pas, ni ne le redonne non plus, il fait mine de le retrouver, comme si notre absence pouvait être effacée par la retranscription filtrée et partiale de ce qui à été ponctionné d’un présent ailleurs. Comme si nous pouvions nous contenter de ce qui a été pris.
Dans les paysages sonores réalistes de Ma’Rosa il y a une douceur qui jure avec la violence de la caméra mouvementée et la brutalité de l’urbanisme sale et des personnes qu’elle emprisonne tour à tour. Mais il y a aussi le même foisonnement que dans l’image, les mêmes flous, les mêmes détails, la même subjectivité.

La musique prend alors une part particulièrement précise et définie dans la dramaturgie, elle s’y glisse avec une discrétion totale tout en acceptant un rôle presque redondant.
Les sons électroniques, les frottements acoustiques et les scintillements synthétiques, les longs drones medium et basse, tout comme les quelques notes de claviers et piano répétées et réverbérées avec des aigus boursouflés, composés par Tereza Barosso, tuilent les bruits du monde pour isoler les personnages un a un en prenant le pas sur le son d’ambiance, jusqu’à l’effacer totalement.
La musique isole l’individu, dessine un lieu invisible autour de corps qui traversent les mêmes couloirs, les mêmes rues plan après plan. Elle appuie l’introspection effrayée ou simplement pensive, le paysage intérieur auquel seul le visage et les attitudes nous donnent normalement accès en tant que spectateur.

Mis à part la partition de musique originale, les seuls autres morceaux lointains seront ceux du karaoké, un écho d’une société qui rajoute du bruit au bruit.
Mais quand Marie Rosa pleure, pas un son de sa gorge, pas un bruissement de ses larmes, c’est en silence qu’elle abandonne quelques secondes de sa force à la fluidité empoisonnée des désirs d’argent.

Ma’Rosa, un film de Brillante Mendoza, Philippines, 2016, 1h50 / Acteurs : Jaclyn Jose (Ma’Rosa), Julio Diaz (Nestor), Felix Roco (Jackson), Andi Eigenmann (Raquel), Kristopher King (Jomas) / Scenario : Troy Alyson So Espiritu / Photographie : Odyssey Flores / Son : Albert Michael Idioma / Musique : Teresa Barrozo.


Show Buttons
Hide Buttons
%d blogueurs aiment cette page :