Captive innocence

UnJourAvec2

Dans un texte intitulé Sur l’écriture, Ernest Hemingway fait dire à son personnage fétiche, Nick Adams qu’il a envie « d’ écrire comme Cézanne peint ». On sait que Cézanne considérait son œuvre comme un essai et une approche de la peinture. Devant les films du sud-coréen Hong Sang-So, nous sommes tentés de proposer une définition similaire de son cinéma :  essai et approche du cinéma. Ainsi si cette œuvre prolifique a atteint à plusieurs reprises des sommets (notamment avec Un Conte de cinéma et Haewonn et les hommes) elle n’a pas vocation à produire des formes parfaites telles que l’entend la critique traditionnelle. Il y a chez Hong Sang-So un goût pour l’exploration du temps et du récit et pour l’expérimentation de formes qui disqualifie la notion de chef-d’œuvre. Ce cinéma ne nous délivrera jamais son Voyage à Tokyo ou son Rayon Vert car fondamentalement ses intentions sont autres. Essai ou approche de cinéma mais non simple dispositif. Car cette audacieuse recherche formelle cohabite avec une sensibilité vitaliste, celle d’un cinéaste toujours en quête d’intensité et d’épure.

De peinture il est justement question dans Un jour avec un jour sans, nouvel acmé de l’œuvre de Hong Sang-So. On y voit le réalisateur Ham Cheonsoo, arrivé un jour trop tôt dans la ville de Suwon où il a été invité pour présenter un film, faire la rencontre au cours d’une flânerie d’une jeune peintre locale Yoon. Ensemble, ils vont passer la journée à discuter, boire, manger. Et puis, tout recommencera, on assistera de nouveau à la même rencontre avec de légères variations. Car comme pour répondre à ses détracteurs qui lui reprochent de faire toujours le même film, Hong Sang-So a décidé dans Un jour avec, un jour sans, de filmer deux fois la même histoire…ou presque. S’agit-il pour Hong Sang-So de nous proposer une version cinématographique du jeu des sept erreurs/différences? Le film fait, semble t-il, moins appel à la mémoire du spectateur qu’à l’acuité de son regard. Le mode ludique n’est ici qu’apparent, Un jour avec un jour sans ne s’inscrivant pas dans l’héritage d’un Smoking, no smoking. Il s’agit plutôt pour Hong Sang-So, comme dans Un Conte de cinéma (2005), de poursuivre à travers cette forme brisée l’examen des motifs propres à son cinéma.

La peinture donc au cœur d’Un jour avec, un jour sans comme pour renvoyer à la structure même du film : une succession de scènes, filmées deux fois, donnant l’occasion au cinéaste de corriger sa « toile », en modifiant certains tons, en ajoutant telle ou telle touche. D’une version à l’autre, certains éléments du récit sont repris à l’identique alors que d’autres (des pans entiers du dialogue, un angle de caméra, voix-off d’un personnage qui disparaît dans la seconde partie) se trouvent altérés. Ainsi dans la première partie, lorsque Yoon invite Ham dans son atelier pour lui montrer son travail, le réalisateur la complimente par une formule toute faites, qu’il ressort dans tous ses interviews et qui apparaîtra comme telle plus tard. Dans la seconde partie, Ham critique cette fois sévèrement la peinture, la jugeant conventionnelle. La scène est alors filmée sous un autre angle qui place le tableau de Yoon hors-champ. La sincérité dont fait preuve Ham, même si elle vexe Yoon tout d’abord, apportera une dimension plus profonde à leur relation.

De toute les fables contrariées de Hong Sang-So, Un jour avec, un jour sans semble être celle la plus attachée à mettre à nu son récit et ses personnages. D’abord en reprenant les minces canevas et les mêmes motifs des films précédents et en les présentant sous la forme de deux fragments identiques comme si Hong Sang-So souhaitait lancer le spectateur sur les traces de l’inframince cher à Marcel Duchamp. A l’image des branches d’arbres dénudés sur lesquelles se clôt le premier fragment, la structure du récit est mise à nue et donnée comme telle. Devenu maître dans l’art de filmer les rencontres en train de se donner forme, Hong Sang-So piège ici son personnage principal, le réalisateur Ham, en lui imposant par deux fois une éprouvante mise en nu. Dans la première version, Ham qui désire séduire la jolie peintre lui cache la vérité (notamment le fait qu’il est marié) et est démasqué lors d’une discussion avec des amies de Yoon. Dans la seconde version, alors qu’Ham s’est montré honnête avec la jeune fille, il se livre à un numéro de striptease pathétique devant ses amies choqués. La mise à nu physique du corps s’est substituée à la mise à nu de l’âme, apportant une soudaine tonalité comique à cette séquence.

Si il y a une morale dans ce chaste conte d’hiver, où un homme échoue par deux fois à séduire la même femme, elle serait à chercher du côté d’Hemingway. Sincérité dans la manière de raconter une histoire et sincérité des sentiments éprouvés par les personnages. Par son honnêteté, Ham ne parvient certes pas à passer la nuit avec Yoon mais il gagne beaucoup plus : l’admiration d’une future spectatrice. Sa sincérité ne paie pas mais elle rend possible la transmission de la fiction. Il transforme ainsi ce qui était une médiocre nuit d’ivresse (frustration du séducteur éconduit qui regrette amèrement le lendemain son comportement de la veille) en une authentique rencontre qui ouvre à l’expérience partagée et sensible du cinéma. A force d’élagage, le cinéma de Hong Sang-So nous renvoie au fond à l’innocence de toute perception. Innocence commune aux artistes et aux spectateurs. Après avoir donné sa conférence cette fois sans accrocs, Ham recroise Yoon venue assister à la projection de son film. Les deux amis échangent quelques mots alors qu’une neige délicate a commencé à tomber. Neige qui bientôt recouvrera la ville et fait du dernier plan de Un jour avec, un jour sans, un des plus beaux qu’ait filmé le cinéaste,  montre Yoon sortant de la salle de cinéma sous la neige, un hymne magnifique à l’innocence de l’art.

Un jour avec, un jour sans (Jigeumeun-matgo-geuttaeneun-tteullida), de Hong Sang-So, Corée du sud, 2015, 2h01/ Avec : Jae-yeong Jeong (Ham Cheon-soo), Kim Min-hee (Joon Hee-yeong), Yeo-jeong Yoon (Kang Deok-soo), Ju-Bong Gi (Kim Won-ho) / Scénario : Hong Song-So/ Photographie : Park Hong-yeol / Musique : Jeong Young-jin.


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