Barbara/ Barbara ou quand la dame en noir rencontre Steve Reich

barbara amalric 1

Dans les années soixante, Steve Reich découvre un procédé de composition musicale qui fera une grande partie de son succès et lui permettra de pousser l’écriture minimaliste dans des espaces de jeu et d’écoute qui ouvrent de nouvelles sensations et déclenchent des émotions singulières.

Avec cette traversée de bouts de vie de la dame en noir, Mathieu Amalric nous fait vivre une expérience multiple, qui dépasse de loin le simple biopic, qu’il évite avec beaucoup de malice. Il élude aussi le questionnement, qu’il soit faussement ingénu ou bien docte, sur l’œuvre et la vie d’une artiste comme Barbara.
En nous montrant le film dans le film, avec le plateau de tournage, les coulisses, l’intimité de l’accessoiriste, les moments des acteurs, tout en restant pourtant dans la fiction, il penche, peut-être parfois maladroitement selon les goûts, ou les points de vue, vers un post modernisme très théâtral. Mais, passée cette remarque, il arrive tout de même à désamorcer ce jeu, sans doute trop connu, et ce par l’alliage simple de la mise en abîme et du dévoilement, se faisant ami d’un temps assez particulier.
Ce ne sont que quelques occurrences dans le film, mais on y vit un temps comme coincé sur lui-même, temps-segment, qui d’un côté parle un présent passé enregistré par la caméra de Gérard Vergez, de l’autre un présent reconstituant, et ce jusqu’à la pellicule, enregistré par la caméra de Yves Zand, puis comme émergeant entre les deux, un présent constant, qui s’active par le frottement, comme une phase des deux autres, lui-même filmé par la caméra de Mathieu Amalric. Ces instants pris ensemble forment une fiction à trois temps qui peut se répéter indéfiniment. Le passé présenté, le présent représenté, le présent présentant.

Barbara / Brigitte / Balibar

   En dehors de ce jeu de brouillage à trois niveaux, à trois B, il y en a un autre, complexe, qui nous fait aussi entendre le spectre auditif de la chanteuse, l’acteur qui joue le personnage, l’acteur qui joue l’acteur, et entre les textes aussi le comédien lui-même dépouillé au final de tout sujet, simplement vissé face à son incarnation, un peu comme les mots du réalisateur lui-même, griffonnés dans un bar pour être échangés avec Brigitte. Peut-être est-ce Balibar et son rôle entre deux moments de travail ?

La force pensante de ce film repose dans ce phasing entre deux époques, deux réalités, deux matières. Le son et l’image sont tous deux pris entre la reconstitution fidèle, le décollement volontaire et la réalité d’archive. La voix de Barbara devance et suit celle de Balibar, les images d’époque viennent se mélanger à la scène rejouée, mais aussi troubler la perception simple, et interrogent par là même le témoignage qui se dirait naïvement objectif parce qu’il se voit ou s’entend.
La proximité des années et leurs écarts énormes accompagnent la création générée par cet étrange phasing, la présence de la parole de Jacques Tournier interprété par l’écrivain Pierre Michon, son personnage et comme inspiration du film l’appuie. Entre une réalité, que nous dirons authentique de la chanteuse enregistrée par la caméra ou le micro et la reconstitution tout autant authentique de la comédienne, qui chante merveilleusement bien jusque dans les intonations les morceaux pour lesquels elle est superbement accompagnée, nous n’assistons pas à une superposition, mais à un frottement qui conduit à laisser apparaître cet espace précieux et discret que seul le phasing fait naître. Cet espace est comme une troisième réalité, la traduction entre deux langues pareilles mais pas synchrones, l’apparition d’un possible entre les ligne concrètes, une épaisse fêlure qui caresse les deux côtés de son emprisonnement, comme on habite son propre corps au jour le jour.

Quand Barbara rencontre Steve Reich, quand Balibar joue du Amalric.

Barbara, un film de Mathieu Amalric, 2016, France, 1h37 / Jeanne Balibar (Barbara), Mathieu Amalric (Yves Zand), Vincent Peirani (Roland Romanalli), Aurore Clément (La mère), Grégoire Colin (Charley Marouani), Fanny Imber (Marie Chaix), Pierre Michon (Jacques Tournier) / Scénario : Mathieu Amalric et Philippe Di Falco / Photographie : Christophe Beaucarne / Son : Olivier Mauvezin, Nicolas Moreau, Stéphane Thiébaut.


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