Quel est le son d’une révolution?

1 Photo film LE CAIRE CONFIDENTIEL®Atmo Rights39

Le Caire alors que la révolution tunisienne a déjà commencé, juste avant celle de cette partie du monde.
On plonge dans les bruits de la ville, les paroles des gens.
Dans le même temps, un homme d’affaires, proche du pouvoir, est lié au meurtre d’une chanteuse de cabaret.

Le film commence quelques jours avant le soulèvement de la place Tahrir. Le réalisateur suédois d’origine égyptienne, Tarik Saleh, situe le poste de police auquel est rattaché le personnage central, Nourredine, flic corrompu comme l’ensemble des forces de police présentées, à côté de cette célèbre place, donc en pleine ébullition des printemps arabes.
Dans une gradation logique, les conversations, les radios et les télévisions donnent tout d’abord le son de cette Egypte recréée ailleurs pour le besoin de la fiction, cette Egypte d’Hosni Moubarak. Le chemin de la révolution s’entend petit à petit dans les propos des présentateurs, bruissant par les multiples médias omniprésents dans cette urbanisation grouillante, ou dans ceux d’un chauffeur de taxi, qui par un volte-face tout à fait significatif donne la mesure de la peur sur la parole des peuples.
Que l’on soit riche ou pauvre, puissant ou faible, les sonorités ne sont pas les mêmes et la mesure du grondement non plus. Les voitures climatisées, les résidences éloignées, les terrains de golf, sont autant de filtres, de remparts aux agressions du peuple entassé. Les taxis aux vitres ouvertes, les petits appartements du centre, les commissariats sont autant de chambres aux échos qui délayent le sentiment de foule et en donnent la tonalité.

Au milieu de ces réalités, la musique du film accompagne les situations comme une seconde voix qui donnerait de légères métaphores à la fois discrètes et marquantes. Il y a deux moments frappants dans l’écriture musicale de Krister Linder.
Le compositeur suédois -utilisant de jolis drones et des claviers très réverbérés- a tout d’abord la finesse de faire évoluer son harmonie dans quelque chose de beaucoup moins décoratif, pour accompagner la plongée dans la révolution et l’enfer de l’enquête avec une transformation harmonique tout aussi répétitive mais beaucoup plus inquiétante, et cela bien qu’il prenne soin de conserver les mêmes sons. Cette inquiétude reste légère, il évite ainsi de trop appuyer l’évolution dramatique, sans pour autant laisser l’image se raconter de manière autonome.
Le second temps qui révèle une conscience claire et mesurée du sujet est lié au désir de ne pas tomber dans un orientalisme vain. Son approche repose encore une fois dans l’utilisation des réverbérations.
Quand on freeze une réverbération sur une note ou un son, on obtient un son continu qui se mélange aux différents sons intempestifs de l’enregistrement, et donne souvent un résultat qui se rapproche d’un souffle coloré par une hauteur de note, une sorte de vent chantant. Dans la scène où la chanteuse tunisienne de cabaret interprète un très beau morceau de son répertoire, au lieu de l’accompagner par un playback orchestral qui suivrait la chanson, il fait évoluer un de ces freeze de réverbération qui occupe tout l’espace sonore derrière le chant, ne donnant aucun appui mélodique ou harmonique à l’oreille. La voix seule déroule sa chanson sur une matière étrange qui déréalise le tour de chant pour le placer comme loin de lui-même.

Dans cette enquête, engloutie peu à peu dans le désir de changement, un très bel accompagnement sonore et musicale nous emmène et déplie la sensation d’avancer vers quelque chose à venir, tout en soulignant que certaines attitudes ne changent pas, jusqu’à l’accord majeur du dernier plan, à l’éloquence très appuyée, qui semble dire qu’en effaçant certains signes, il reste toujours un morceau identique qui laisse toutefois aux variations la possibilité d’elles-mêmes.

Le Caire confidentiel, un film de Tarik Saleh, 2016, Suède-Allemagne- Danemark, 1h50 / Avec : Fares Fares (Noredin), Mari Malek (Salwa), Yasser Ali Maher (Kamal Mostafa, le Général), Slimane Dazi (L’homme aux yeux verts), Hania Amar / Scénario : Tarik Saleh / Musique : Krister Linder / Photographie : Pierre Aïm / Son : Fredrik Jonsäter.


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