Telle qu’en elle-même, l’Amazonie…

EL ABRAZO DE LA SERPIENTE Photo 3

 L’étreinte du serpent est un film qui cherche à produire une forme d’envoûtement sur le spectateur et qui dans le même geste tente de faire pénétrer ce dernier dans un rêve dont il a soigneusement dessiner les contours. Le réalisateur Ciro Guerra et son équipe se sont enfoncés dans cette intention pendant sept semaines au cœur de la jungle amazonienne pour en extraire ses images en noir et blanc qui ont de prime abord pour ambition de restituer la puissance magnétique d’un lieu rarement exploré par les caméras de cinéma. Il y a, à ce titre, une mise en parallèle évidente entre la démarche de ce jeune cinéaste colombien et celle des deux explorateurs occidentaux qu’il met en scène dans son film : tous les trois sont en quête d’absolu. Ciro Guerra, caméra à la main, s’aventurant sur une quasiment terre vierge du cinéma (c’est le premier film de fiction tourné en Amazonie depuis trente ans) enregistre la beauté luxuriante de la forêt amazonienne, le cœur secret de la Colombie. A 40 ans d’intervalle, Théo et Evan partent à la recherche de la même plante (la yakruna) aux vertus exceptionnelles, métaphore du savoir inaccessible de ces cultures oubliées. L’étreinte du serpent raconte avant tout l’histoire d’un cinéaste embarqué aux côtés de ses personnages au fil du fleuve Amazone. Mais là où le film semble brouiller les pistes et renverser le schéma cinématographique habituel du rapport à l’altérité (modèle Aguire et Apocalypse Now), c’est en plaçant au centre de son récit un personnage de chaman indien, Karamakate.

En effet, L’étreinte du serpent s’ouvre sur deux séquences-jumelles : les rencontres  -l’une située en 1905, l’autre 40 plus tard-, entre Karamakate, un chaman amazonien, et deux explorateurs occidentaux venant quémander son aider pour trouver une plante sacrée. Entre ces deux séquences, la symétrie est parfaite : même corps robuste de l’indien face à l’arrivée des scientifiques en pirogue. Les années sont passées mais le vieux chaman est toujours là, impassible : il fait le lien entre les deux récits du film, incarnant une forme d’intemporalité. Karamakate est à l’image de la culture de son peuple dont il croit être le dernier représentant : il n’évolue pas dans la même temporalité que les « blancs », les occidentaux, dans un temps non linéaire mais dans un « temps sans temps ». Ainsi dès sa première rencontre avec Evan, l’ethnobotaniste américain reprenant les recherches de l’explorateur allemand Théo, Karamakate lui dit qu’il est deux personnes. Comme si Evan était le double de Théo. Comme si le double récit proposé par le film n’en composait en réalité qu’un seul.

 Plusieurs dizaines d’années de solitude dans la forêt ont cependant affecté Karamakate : il est devenu selon ses propres mots un chullachaqui, c’est-à-dire une réplique creuse de lui-même, un être complètement vide à l’intérieur, dépourvu de souvenirs et d’émotions. Ce recours à une figure mythologique (proche du double) permet au cinéaste d’achever d’instaurer un climat de mystère et de magie et laissera flotter un doute tout au long du film sur les réelles intentions du chaman. Nous suivons donc ces deux descentes du fleuve Amazone, espacée de plusieurs années, où Karamakate servant de guide aux « blancs » assiste avec distance au spectacle de la folie des hommes. Folie génocidaire des colombiens, folie des exploitants de caoutchouc et de leur massacre d’indiens, folie de la colonisation, folie de la religion et de ses dérives sectaires… Au milieu de toute cette barbarie commise par des hommes sur d’autres hommes, Théo et Evan croient naïvement à une science qui pourra expliquer et comprendre ces cultures sans altérer leur mode de vie. Ce décalage entre les bonnes intentions de la science et la violence de la jungle donnent parfois une tonalité de conte philosophique voltairien à L’étreinte du serpent. Même si le savoir est ici détenu par l’indien : c’est lui qui soigne l’explorateur allemand malade et la fillette. Lors d’un halte dans une mission catholique dirigée par un moine Capucin colérique, Karamakate transmet son savoir des plantes à des jeunes indiens orphelins afin qu’ils n’oublient jamais qui ils sont.

 Si lors de la première expédition, le jeune Karamakate refuse de donner aux « blancs » le secret de sa culture (ce que le vieux Karamakate se résoudra à faire) en brûlant la fameuse plante, c’est aussi pour que le récit s’y prenne à deux fois, pour que le même voyage soit entrepris à nouveau, et pour que le film trouve sa vérité dans cet écho.

L’étreinte du serpent (El abrazo de la serpiente), de Ciro Guerra, Colombie, 2015, 2h05/ Avec : Jan Bijvoet (Théo), Brionne Davis (Evan), Nilbio Torres (Karamakate, jeune), Antonio Bolivar (Karamakate, vieux), Yauenkü Migue (Mancusa)/ Scénario : Ciro Guerra  et Jacques Toulemonde Vidal/ Photographie : David Gallegos / Musique : Nascuy Linares.


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