L’évidence des larmes

20150412031018  c SacherFilm Le Pacte

Dès Je suis un autarcique, Nanni Moretti a voulu faire coexister au sein de ses films l’espace de la politique et celui de la fiction (théâtre, cinéma) avec un sens aigu de l’ironie. Cinéaste inquiet et exigeant, Moretti s’est toujours plu à démontrer avec humour les limites propres à chacun de ces espaces. Ni la politique ni le cinéma ne peuvent satisfaire cette quête d’authenticité propre à l’individu contemporain, nous dit-il. Depuis presque quarante ans le cinéma de Moretti n’a de cesse de démasquer les impostures qui se glissent à l’intérieur du discours politique et du langage cinématographique (notamment dans le cinéma américain), renvoyant souvent ces deux espaces l’un à l’autre.

 La veine autobiographique empruntée par beaucoup de films de Moretti a une fonction critique, au sens étymologique du terme : faire le tri. Trier dans sa vie, ses émotions, ses relations, ses souvenirs. La fin des grands récits et du grand cinéma (italien) ont conduit Moretti a cherché sa vérité à travers et par le cinéma et aussi au-delà des images. Avec Mia Madre, une nouvelle page du journal intime du cinéaste romain s’ouvre, l’une des plus émouvantes. Nanni Moretti y évoque les derniers jours de sa mère, disparue pendant le tournage de Habemus Papam. Pour la première fois, c’est une comédienne (Margherita Buy) qui incarne son double à l’écran, cette réalisatrice qui se retrouve confrontée à la mort imminente de sa mère hospitalisée. Pudeur de la part de Moretti ou volonté de voir ce rôle porté au féminin? Peut-être le choix de la distance, comme jadis dans La messe est finie, où la mort de la mère était évoquée en à peine quelques plans. Le cinéma de Moretti, héritier de Pier Paolo Pasolini (on a encore en mémoire la séquence où il roule en vespa dans Journal Intime jusqu’à la plage d’Ostie où se trouve la tombe du poète) et hanté par la question de la transmission, ne pouvait pas esquiver ce sujet-là.

   Margherita est en plein tournage d’un film sur des ouvriers luttant contre le rachat de leur usine. Dès qu’elle a du temps, elle passe voir sa mère Ada (Giulia Lazzarini)) à l’hôpital au chevet de laquelle se trouve souvent son frère Giovanni, un fils dévoué (Moretti, qui comme, dans Habemus Papam, tient un rôle secondaire). Si dans un premier temps Margherita ne parvient pas à admettre la fin prochain de sa mère lorsqu’elle lui est annoncée par un médecin, c’est avant tout parce qu’elle semble évoluer dans un espace de fiction. Fiction du politique : les ouvriers et les patrons qu’elle met en scène paraissent bien caricaturaux. Fiction du cinéma : dans les scènes de tournage, on insiste sur l’artifice déployé pour obtenir un soi-disant « effet de réalité » au cinéma. Les visites, de plus en plus longues, de Margherita à sa mère la rapprochent de son rôle de fille et l’amènent à s’interroger sur son rôle de réalisatrice. L’arrivée sur le tournage de Barry Huggins, un acteur américain extravagant (John Turturro) ne va faire qu’accentuer ce processus. Lorsqu’elle va chercher ce dernier à la gare, il la prend d’ailleurs pour une assistante, lui refusant sa fonction de réalisatrice. Dans la relation qu’elle entretient avec cet acteur, il y aura comme un écho de sa relation avec cette mère souffrante. Barry prétend maîtriser l’italien mais est en fait incapable de retenir une seule ligne de dialogue au grand désespoir de l’équipe technique du film. Dans une des scènes les touchantes du film, Margherita s’agace de voir sa mère affaiblie incapable de faire trois pas dans sa chambre d’hôpital. Or dans la scène précédente, l’incapacité de Barry à dire son texte correctement l’avait mise également à bout de nerfs. L’espace de l’hôpital et du plateau de cinéma, malgré les efforts de Margherita, ne sont plus étanches. La fille en vient à diriger sa mère comme elle dirige ses comédiens avant de se ressaisir et de la prendre dans ses bras. Au fil des journées de tournage, à côté de Margherita-réalisatrice les angoisses et la fragilité de la fille transparaissent comme lorsqu’elle se confie soudain à demi-mot à Barry. Au lieu de lui donner en effet des indications sur la scène à jouer, elle lui fait part de son désarroi de fille face à la maladie de sa mère. Moment magnifique où une forme de compréhension semble passer entre les deux personnages au-delà des mots : la fille se livre à travers la réalisatrice sans pour autant effacer la distance existant entre les deux. Margherita applique ici en fait le conseil qu’elle donne à tous ses comédiens : être le rôle (réalisatrice) et en même temps rester soi-même à côté (fille).

 « Give me back the reality » hurle Barry à la fin d’une scène hilarante de tournage. Barry est un être réduit à la fonction d’acteur. C’est de là que vient sa profonde hystérie et son comportement excessif. Il ne peut être qu’un autre et jamais lui-même : il est condamné au mimétisme et au mensonge.  Mia Madre est entièrement à l’image de ce cri lancé par ce personnage désespéré. C’est un film en quête de réalité et de vérité. qui produit par sa mise en scène une impression de naturel et d’évidence encore plus marquée que La chambre du fils (les musiques additionnelles, sans surprise -Arvo Pärt, Philipp Glass, Nino Rota- vont également dans ce sens). Le récit n’en est pas moins émaillé de nombreux rêves et flash-backs. Dans le premier rêve (le plus long), Margherita se retrouve devant un cinéma (où l’on joue Les Ailes du désir) et marche à contre-courant de la file d’attente qui paraît sans fin. Elle y voit sa mère, son frère et elle-même, jeune fille, se disputant avec son fiancé de l’époque. Magnifique séquence accompagnée par une vieille ballade de Leonard Cohen (Famous Blue Raincoat) où Nanni Moretti met en images une très belle idée  : la remontée du cours de sa vie, du temps qui s’apparenterait à la remontée d’une file d’attente de cinéma. Les courts flash-backs illustrent par ailleurs les remords et la culpabilité d’une fille accaparée par son métier.

 Ada, la mère, se fait plus présente à l’écran à mesure que la fin approche. De retour dans son appartement, elle peut enfin aider sa petite fille, Livia, en latin, elle qui l’a enseigné durant toute sa vie au lycée. Après sa mort on apprendra toute l’importance qu’elle a eu pour ses élèves et à quel point elle est restée dans leur cœur. Ada aussi a joué plusieurs rôles dans son existence : mère, enseignante,… « A quoi sert le latin? » se demandait Livia. Ultime geste d’amour d’un fils à sa mère, les dernières images de Mia Madre nous donnent la plus juste des réponses.

Mia Madre, de Nanni Moretti, Italie-France, 2015, 1h47/ Avec : Margherita Buy (Margherita), John Turturro (Barry Huggins), Giulia Lazzarini (Ada), Nanni Moretti (Giovanni), Beatrice Mancini (Livia)/ Scénario : Nanni Moretti, Francesco Piccolo, Valia Santella/ Photographie : Arnaldo Catinari.


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