Pattie en août

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Comme pour répondre à la chronique publiée dans Résonances critiques Le mal des montagnes, qui questionnait le motif récurrent du paysage montagneux dans plusieurs films récents, le nouveau film de frères Larrieu opère un retour au source de leur filmographie, se déroulant entre l’Aude et le Tarn, dans la vallée de la Montagne noire. On ne peut en effet accuser le cinéma les frères Larrieu de souffrir du mal des montagnes tant celui-ci est depuis une quinzaine d’années ancré dans cet environnement rocailleux d’altitude, qu’il s’agisse des Pyrénées, du Vercors ou encore dans leur précédent film, L’amour est un crime parfait, des Alpes suisses. C’est justement parce que la montagne n’est pas seulement un cadre naturel ou fantasmagorique pour ces deux frères, natifs de Lourdes, mais bien un personnage qui prend part à la fable et aux intrigues comme les être féeriques de Shakespeare dans Le Songe d’une nuit d’été. Paysage incarné où les êtres accèdent ou pas à l’extase de la chair et de l’esprit.

Dans les premières images de 21 nuits avec Pattie, nous pénétrons, en suivant Caroline (Isabelle Carré), venue de la ville pour assister aux obsèques d’une mère, Isabelle, qu’elle n’a pas bien connu, dans un coin de nature coupé du monde où une petite communauté hédoniste gravite autour de la maison de la défunte surnommée « Zaza » (et particulièrement autour de sa piscine).C’est une caractéristique de ce cinéma que de s’attacher à filmer un territoire, des racines, une culture spécifique et dans le même geste de décrire une société totalement hors-du-monde. Hors de ses repères habituels, Caroline va très vite y être poussé, notamment en faisant la connaissance de la femme de chambre de sa mère, Pattie, personnage haut-en-couleur. Urbaine, semblant avoir perdu tout désir, Caroline va être confronté en la personne de Pattie à son antithèse :  une femme qui aime les hommes, la fête et prend plaisir à raconter sa vie sexuelle. Dès leur première ballade ensemble, le ton est donné. Pattie évoque avec délectation ses parties de jambes en l’air avec les gars du coin tandis que Caroline, stupéfaite, écoute. Entre les deux femmes se noue donc une relation faites de mots qui rentreront progressivement en résonance avec la nature. A travers ses récits, Pattie semble placer l’utilisation de la langue et de certains termes scabreux au-dessus de la signification même de ce qu’elle décrit. Ainsi André (Denis Lavant), croisé sur la route par les deux femmes, chasseur aux aptitudes d’amant exceptionnelles, est-il affublé par Pattie d’une « bite de bande dessinée ».

Dans Milou en Mai de Louis Malle, des bourgeois, fuyant la capitale pendant les événements de mai 68, trouvaient refuge dans leur maison familiale en province. La France des campagnes incarnait alors cette terre éternelle susceptible de protéger de toutes les révolutions. Dans 21 nuits avec Pattie, la situation que vivent les personnages de Milou en Mai est renversée : ce sont les derniers nostalgiques de l’esprit 68 qui ont trouvé refuge dans un endroit isolé pour résister au monde extérieur. Les deux films ont d’ailleurs en commun une grande sensibilité à la musique et à son impact sur les images (le jazz manouche de Stéphane Grappelli pour Milou en Mai et le blues métallique de Nicolas Rapac pour 21 nuits avec Pattie) et se ferment sur une danse de fantômes.

Chez les frères Larrieu on retrouve toujours mêlées cette désinvolture dans la conduite de l’intrigue (ici flirtant tantôt avec le polar, le fantastique, la comédie) et cette rigueur et précision dans le cadre, les dialogues et la musicalité des images. L’univers coloré du film est complété par une galerie de personnages fantasques, campés par des comédiens rodés à de telles performances : Jean, un nécrophile pris pour Jean-Marie Le Clézio (André Dussollier), Pierre, un gendarme aux dons insolites (Laurent Poitrenaux). Le personnage du nécrophile place définitivement au cœur du film l’utopie du langage : utopie par laquelle Pattie met en mots le plaisir de la chair et redonne progressivement goût à la sensualité à ceux qui l’écoutent, utopie qui porte Caroline à croire que Jean est l’écrivain Prix Nobel de Littérature Jean-Marie Le Clézio et également son père, utopie enfin qui permet aux désirs les plus sombres de trouver une forme d’expression et de libérer un être de sa prison de fantasmes.

Qu’il y ait un plaisir du texte chez les frères Larrieu est sans doute le signe le plus probant de leur embourgeoisement. Alors que dans L’inconnu du Lac de Alain Guiraudie la mort rôdait autour de corps en quête de jouissance, dans 21 nuits avec Pattie la jouissance est limitée à un univers mental ou au confort retrouvé du couple bourgeois.

21 nuits avec Pattie de Arnaud et Jean-Marie Larrieu, France, 2015, 1h50/ Avec : Isabelle Carré (Caroline), Karine Viard (Pattie), André Dussolier (Jean), Laurent Poitrenaux (Pierre), Jules Ritmanic (Kamil), Denis Lavant (André), Serge Lopez (Manuel)/ Scénario : Arnaud et Jean-Marie Larrieu/ Photographie : Yannick Ressigeac/ Musique : Nicolas Repac.


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